J’ai 10 ans, Mitterrand est dans mon écran

Mettez vous en tête l’air de « J’ai 10 ans » par Alain Souchon… C’est tout à fait l’état d’esprit que j’ai ce soir du 10 mai 1981, quand je suis chez mes grands parents paternels, au 93 Promenade des Anglais, immeuble « La Grande Bleue » face Baie des Anges, à Nice. Mi patria. L’appartement est bourgeois, grand, parquet et moulures, et il me permet à moi, p’tit gars de presque 10 ans, de courir comme un couillon du salon à la cuisine, c’est à dire de la façade mer à l’arrière de l’immeuble donnant sur cour intérieure. Je courre, sautille, rigole sans m’arrêter car l’ambiance est électrique dans la maison. Je courre et vais me gaver dans le frigo de deux denrées dont je raffole ici : du saucisson pur porc et de l’Halva (mes grands-parents ont vécu au Liban dans les années 30). Je courre et fais ce que je veux, personne ne m’enquiquine. Car les adultes sont pris : mes parents sont là, mes grands-parents, mes oncle et tante… tout le monde est pendu à la télé (grand écran) Grunding ou Philips, dans la chambre de ma tante Paulette.

Je déboule dans la pièce, je vois assise au bord du lit ma grand mère Lola, corse, dans sa tenue préférée, robe de chambre type star hollywoodienne, blanche à motifs, qui va si bien sur sa belle chevelure blonde, sa silhouette gracieuse et ses mules délicates. Mais elle est énervée mamie, elle parle fort. Comme toute la France d’ailleurs. Car le logiciel IBM qui crache ligne par ligne sur Antenne 2, et par le haut de l’écran, le visage du grand gagnant de la Présidentielle n’a pas prévu… l’imprévisible. Que les deux candidats finaux sont tous deux des « têtes d’oeuf », des crânes dégarnis. Pendant quelques secondes qui semblent une éternité, chaque camp voit dans ce crâne, son crâne, son vainqueur, son président. Giscard ou Mitterrand (prononcer « Mitt’ren » pour ceux qui ne l’aiment pas).

Le visage du vainqueur, dévoilé ligne par ligne…

Puis je ré-entends les cris, de joie, de peur, de stupeur, un peu de tout çà dans ma famille et dehors. On était dans un temps où sondages, scans, analyses n’étaient pas aussi fréquents que cela dans les médias, du moins pas autant qu’aujourd’hui à l’ère du temps réel éruptif et des réseaux sociaux débridés. A l’époque, dire son orientation politique était un acte de courage, y compris au sein d’une même famille. Et la France était aussi habituée au ranplanplan giscardien et de droite libérale. Alors un gauchiste qui allait faire défiler les colonnes de chars russes à Paris ! Dans l’immédiat, il fera plutôt défiler les colonnes de Mercedes et Jaguar vers la Suisse, coffre rempli de lingots d’or. La légende urbaine dit qu’une belle colonne niçoise et azuréenne y avait contribué dès ce soir du 10 mai…

Président, voiture. Quelques années plus tôt, ce n’est pas Mitterrand mais Giscard que je voyais, depuis la Promenade, quitter le Negresco dans sa DS noire de fonction, main tendue en au revoir très princier, depuis la fenêtre arrière ouverte de la berline cocardière. Rien de commun avec ce que fera un Mitterrand à la même auguste place, dans un tout autre rythme et geste.

Lettre et mémoire

Mitterrand reviendra plus tard, dans cet appartement, au 93 Promenade des Anglais. Je revois en effet quelques années après ma grand-mère, nous lire dans le salon une longue lettre de plusieurs pages, à l’écriture belle et soignée. Une lettre de François Mitterrand, qui lui était adressée. Une lettre lui parlant de mon grand-père, décédé il y a peu suite à une longue hémiplégie qui l’avait terrassé. Mon grand-père avait été un grand magistrat à Paris, Président de Cour d’Appel, et Mitterrand l’avait connu… dans les tribunaux, où il avait lui-même officié comme avocat au début de son parcours. Les deux hommes s’appréciaient, se respectaient humainement semble t-il. Et le côté anar’ de droite de papi avait du être intrigué par l’ambiguïté du personnage mitterrandien. Moi moins. Mais je n’avais pas pu parler de cela avec lui, ni d’autres sujets que j’aurais pourtant adoré partager… raté, trop tard.

Mitterrand reviendra après encore, dans ma vie, cette fois à mon initiative. Je lui consacrerai mon mémoire de maîtrise d’Histoire de la presse, à la fac’ de Nice, sous la direction de l’émérite Ralph Schor. Le professeur me dira quelque chose de… marrant, façon « normal que vous choisissiez ce personnage, qu’il vous attire, vous avez le sens de l’opportunisme en commun« . Ah ? Puis je croiserai Mitterrand pour de bon, oh de pas trop loin, lors des cérémonies commémoratives du 50aire du Débarquement, en 1994 en Normandie. J’étais alors militaire sous les drapeaux, journaliste aux Armées, en reportage pour Terre Magazine. Donc FM était un peu mon patron ! Je me souviens que sa petite taille m’avait frappée tout comme cette droiture physique qu’on lui disait, ce dos cambré au maximum pour se hisser un peu plus haut. Autre chose que les talonnettes de Nicolas.

Années télé

Sinon de Mitterrand, quelques images télé me reviennent plus que d’autres. D’abord parce qu’elles étaient rares (l’animal se montrait peu) et fortes. Ses piques assassines à Chirac, son débat avec Balavoine, la mondaine ascension de la Roche de Solutré, les affaires de sa fin de règne… ce côté si froid et différent des autres politiques qui lui faisait son charme et sa détestation, c’est selon. Une posture qui le rendait dinosaure au sein de la jeune garde montante. « Le retard » disait de lui en défaut noté, un Lionel Jospin invité à en témoigner sur le plateau de l’émission Quotidien. On pourrait ajouter, la lenteur : celle pour arriver au pouvoir, celle pour agir aussi, se déplacer, s’exprimer.

Autre visage télé fort de 1981…

« J’ai 10 ans » cet été 81 qui vient. Mais ce n’est pas Souchon que j’écoute à la radio. Plutôt Kim, Imagination, Phil (un autre visage fort sur son clip !), Robert, et les sons new wave british qui m’attirent de plus en plus (Visage, OMD…), comme les clips vidéos bientôt. Dallas occupe mes samedis soirs avec maman papa, et au ciné je bloque sur la SF déjà donc Outland ou encore Excalibur, complément naturel de mes BD Strange et Special Strange et aussi de Pif et Tintin. A Juan-les-Pins, on se rue tous dans la boutique de gadgets Soho et sa déco acidulée.

J’ai 10 ans, et je me fiche de la politique comme de mon dernier autocollant Panini !

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