« Dans le contexte actuel » (conte moderne)

Venez vous asseoir sur les coussins, prenez un café, calez vous bien. Je vais vous narrer un conte moderne, une histoire venant tout droit de la Quatrième Dimension, de ce que l’on pense impossible de survenir… manière de se faire peur. Imaginez un enseignant du privé qui bosse de chez lui, confiné, un 1er avril. Il va croire qu’on lui fait une bonne blague, qu’on se moque de lui gentiment, mais, mais… ne déréglez pas votre poste, vous venez d’entrer dans la Quatrième Dimension (de l’entreprise).

Sa petite personne, son personnage est sans importance, mais sa mésaventure peut en effet servir de leçon, comme dans tous les contes. Cette histoire impossible peut nous ouvrir les yeux sur la réalité de l’entreprise parfois et dans les périodes troublées comme celle traversée contre le covid-19. Au-delà des manichéismes et des injonctions contradictoires. Il ne faut juger en effet personne, il n’y a pas de méchants et de gentils : nous sommes tous placés dans des rôles dans la société, que nous tenons plus ou moins bien. Et la crise du covid-19 est juste un révélateur : à défaut d’en avoir eu de suite pour se protéger, les masques de ces rôles tombent, et l’on voit derrière à qui l’on a affaire. C’est à cela précisément que servent les contes. Révéler la réalité par le biais imaginaire. Alors disons que tout ceci a été imaginé.

Et reprenons le justement alors, ce conte. Pour toute bonne histoire qui donne un minimum de frissons, il faut des prémisses, un cadre anodin.

Disons septembre 2018. Le type en question, appelons le Marc, a accepté un poste de formateur enseignant dans sa ville, (imaginons une ville de taille moyenne), un CDD de remplacement, dans un centre de formation semi privé et conventionné pour une filière pro. C’est un temps plein où il enseigne 2 matières différentes en parallèle sur ses semaines (économie et français) à 4 niveaux de classe différents (de la 2de au BTS). Il ne pensait pas que c’était possible un tel rythme intense ! Mais il a besoin de boulot. Alors il ferme les yeux sur les « facéties » du lieu : contrairement à l’Education Nationale, présence obligatoire sur place, de 8h15 à 17h, dont à peine 1h pile de pause déj’ le midi. Autant dire qu’on mange à l’arrache ici, entre copies à corriger, cours à imprimer, sandwich sauce mayo… zut ça tache ! Même sortir pour aller se documenter en bibliothèque ou librairie en ville doit faire l’objet d’une autorisation. Les journées de cours complètes, Marc les nomme pour plaisanter les “no pipi day”. Car techniquement, c’est ce qui se passe souvent, la vessie en feu vers 16h30, juste parce que tu n’as pas pu pisser tranquille 2 minutes de rang. Vous voyez, il n’y a pas que les caissiers et caissières des supermarchés qui ont ce soucis pratique.

10 classes de BTS

Imaginons que par le truchement du hasard, cet enseignant/formateur reste l’année suivante dans ce centre, pour une année démarrant en août. Elle se profile un peu mieux. Missionné sur les seules classes de BTS et uniquement sur le français (la culture générale), Marc peut espérer souffler. Peine perdue : il coiffe 10 classes différentes, de deux niveaux (1er et 2ème année) et donc en tout, tout mouillé dans la pente avec le vent dans le dos et les extras, pas loin de 200 étudiants. Inutile de préciser que pour se rappeler des noms, c’est pas de la tarte ! Le public est lui disons… complexe : beaucoup de problèmes d’expression, d’orthographe, de réflexion, parfois d’ouverture d’esprit. Mais Marc adore le contact à ses étudiants. Il ne les juge pas ni ne les sous-estime, il part de leur niveau, de leur culture, de leurs goûts à eux. Il se sert beaucoup des réseaux sociaux, du multimédia, de la culture geek qui est aussi la sienne. Et les gars progressent ainsi peu à peu, reprennent confiance dans l’écrit, les livres, la réflexion. Certains même, osent lui avancer des textes littéraires qu’ils écrivent… on se croirait dans un film hollywoodien à base de cercle et de poètes ! Mais non tout çà a disparu, fin du rêve déjà programmé.  Pas de happy-ending sous cette latitude imaginaire de la Quatrième Dimension. Sorry, je vous spoile le truc.

Revenons à notre 1er avril, vous allez voir, c’est le clou du spectacle, on dirait que ça a été écrit. Cela fait bientôt 3 semaines que l’équipe pédagogique bosse en télé-travail, depuis la crise du coronavirus déclenchée mi mars. Marc est motivé grave : il prends l’initiative d’installer un groupe en ligne pour créer du lien entre ses collègues. Il va chercher les étudiants un à un, pour réceptionner ses cours, les faire travailler dessus, créer le lien à distance. Rien d’évident, épuisant au possible comme beaucoup de profs en attestent d’ailleurs, même si pour Sibeth Ndiaye, un prof confiné ça bosse pas vraiment.

La logistique notamment est… très optimisable pour rester poli. Dans ce scénario de science-fiction, 3 plateformes collaboratives différentes, 2 messageries instantanées, plus les mails sont utilisés en parallèle. Hihihi trop drôle… si, si je vous assure ! Les étudiants se disent perdus, mais tout le monde s’en fout. Le prof alerte lui, sur la situation et son premier réflexe sera logistique : il propose une « orga », une « charte de l’étudiant » pour aider à cadrer les choses. Il en écrit même un premier jet, partagé en ligne. « Bonne idée » lui dit-on avec un enthousiasme très mesuré… pour une démarche classée sans suite. Marc va très vite comprendre pourquoi.

Car oui, là je vous spoile à mort. Cet enseignant va partir malgré lui le pauvre gus. Admirez la pirouette.

Contrecoup

Ce 1er avril donc, le prof’ devait depuis la semaine dernière recevoir un appel de son directeur de centre, pour “prendre des nouvelles” compte tenu de la situation d’isolement, des difficultés des uns et des autres perçues. Il s’y était engagé. Ce manager n’est pas réputé pour être un prix de finesse. Carré, anguleux, brut de décoffrage. Mais il s’exécute. Il appelle en effet à 16h, une fois que la journée de travail est bien bouclée. Et débute sur ces termes “bon désolé Marc, oui car j’appelle en ce moment pour des mauvaises nouvelles…”. Marc est alors en train de corriger un paquet de copie de BTS… il pose le stylo rouge sur son bureau; il ne le reprendra pas. Il venait de mettre un 15,5/20 à Jocelyn, sur cette appréciation « TB devoir, précis et fin. Avec des idées bien organisées, c’est très fluide. Bravo« . Les deux enfants de Marc sont avec lui cette semaine, en plein confinement et perçoivent le problème… tournent autour de leur père qui blêmit. « Papa, ça va dis ?« . Il fait bonne figure devant eux bien sûr. Ne pas rajouter de soucis à sa famille, tenir bon, rester digne, positif… tout çà tout çà.

Les mots sont brefs et directs dans la bouche du boss : le contrat de remplacement s’arrête sur le champs car “la personne que tu remplaces a signé sa démission ce 1er avril” (!) Et qu’il faut comprendre, avec « la situation actuelle ». Bizarre, ce lien de cause à effet… Si la personne part, bah c’est qu’on a justement besoin de remplir son poste non ? Ah mais c’est vrai, on est dans la Quatrième Dimension, tout y est donc fou et à l’envers ! Et excessif : la générosité ne s’arrête pas là. Sur cette belle lancée, est proposé à Marc, pour dès le lendemain matin ( !), la moitié de ses heures, juste sur les BTS 2ème année, en interim et temps partiel, payé très largement… à 20 euros de l’heure. On lui souligne au passage qu’il aura son chômage hein, comme s’il y avait là une forme de complémentarité normale à poursuivre selon ces nouvelles règles de vie au travail. « Alors tu acceptes, réfléchis bien hein ? »

Marc encaisse cette nouvelle et demande alors par réflexe un délai de 48h pour avoir le temps de réfléchir sur l’ensemble de ces mutations voulues comme immédiates, et prendre position. Peine perdue. Le temps n’est plus à la dentelle, et puis n’oubliez pas… on est dans un conte absurde, dystopique, dans une réalité déformée. Le lendemain 9h pétantes mail de 5 lignes du DRH de l’entreprise. Lui aussi un prix de poésie. Il répète que non, le contrat cesse bien ce jour. Plus aucune mission n’est évoquée. Marc apprends les heures/jours suivants que ses étudiants n’auront personne pour le remplacer et continuer d’assurer ses cours, ils ne sont pas prévenus par l’établissement… Imaginez dans un bahut normal, le proviseur qui décide de supprimer tous les cours d’histoire ou d’espagnol, parce que c’est pas si utile que çà « dans le contexte actuel ».

Le choc est terrible pour Marc. Lâcher ainsi 10 classes d’un coup d’un seul est une vraie déchirure non anticipée, à laquelle rien ne prépare. Les mots chaleureux reçus par mail, sms, réseaux de certains étudiants le touchent droit au cœur. Il craque bien sûr plusieurs fois. Les larmes montent contre tout ceci… L’arbitraire qui profite de la faiblesse des individus et du moment pour faire passer les pires décisions sous n’importe quelle justification que ce soit.

Ce fichu 1er avril, Marc avait prévu avec un collègue de l’équipe de tenir sur un réseau social en ligne une discussion ouverte à 18h avec ses étudiants. Projet proposé qui se tenait avant dans des pubs en ville, de façon aléatoire. Des discussions ouvertes et détendues, d’adulte à adulte, sur tous les sujets de société du moment. Un moyen de canaliser leurs nombreuses questions impossibles à toutes traiter en cours, et aussi de s’envisager différemment. Mais là nous sommes confinés. Et ce soir-là malgré la nouvelle qu’il venait d’apprendre 1h plus tôt, Marc a maintenu le rendez-vous et fait comme si de rien n’était. Pour eux. Il a attendu la toute fin des débats, 1h30 plus tard, pour leur annoncer quand même que dès le lendemain, c’en était fini des cours de culture générale. Clap de fin.

Tranché

L’histoire s’arrête donc là, sans égard, sans élégance aucune. Avec la brutalité nette du tranchant et la conscience tranquille de « la situation actuelle » pour les décideurs. A aucun moment, on a proposé à Marc une autre solution, ni n’a t-il entendu les mots magiques « dans l’intérêt des étudiants ». La culture générale serait donc (mais nous sommes dans la 4ème Dimension) cette matière (coefficient 8 à l’examen, nb) qu’on peut supprimer du jour au lendemain, sans que cela ne dérange personne. Cette « situation actuelle » a bon dos, qui permet juste d’accélérer les plus rudes décisions RH, puisque plus personne n’est présent au centre de formation ni ne peut faire corps pour réagir. C’est bassement tactique.

L’urgence de la survie économique est une chose qu’on peut aisément comprendre. Mais il va sans dire que dans ce scénario de pure fiction, un certain nombre d’obligations légales et juste morales ont été bafouées allègrement par les personnages clés. Sans doute leurs répliques et leurs arguments, n’ont-ils pas été assez travaillés par les auteurs… C’est un métier.

Questionnons ici le mécano entrepreneurial qui s’est joué. Le fait que même voulant participer à la relance économique à venir, à reprendre courageusement son poste, à se battre pour former ses étudiants, Marc ne le peut pas. D’autres suivront sur sa mission c’est certain, nul n’est irremplaçable et la nature a horreur du vide. Notamment dans ce genre de structure à la finesse managériale remarquable.

Il était un peu long à vous conter, ce conte, cet épisode inédit de la Quatrième Dimension. Son synopsis est pourtant si court lui : 10 minutes au téléphone et 5 lignes de mail. C’aurait pu être son titre tiens…

4 réflexions sur “« Dans le contexte actuel » (conte moderne)

  1. Bravo, je vous savais d’une très grande sagesse, finesse d’esprit et un excellent professeur, mais alors là quelle plume. À croire que la réalité dépasse bien trop souvent la fiction. Je pense qu’avec c’est fameux 1 an et demie à 2 ans vous pourriez en écrire un livre . Merci encore pour ces 7 mois d’enseignement où votre esprit et votre partage de connaissances on permis avec certitude d’en faire grandir plus d’un. Au plaisir de vous lire . PS : tellement navré pour vous que vous ne puissiez partir sur une  » happy end « 

    1. Bonjour Vincent, et merci de ta visite ici ! Bah, ce n’est heureusement qu’un conte, cruel certes, mais issu de la 4e Dimension. Tu sais combien j’apprécie cet angle de vue narratif. Heureusement qu’ô grand jamais cela ne pourrait se produire dans la réalité 😉 Personne n’oserait. Bonne route aussi à toi et le groupe tout autour. Restez bien concentré sur vos objectifs et votre cap. On se recroisera ici ou ailleurs, en temps déconfinés et apaisés.

  2. Revenons dans la Quatrièmes Dimension, celle où Marc est un personnage très apprécié d’un groupe de BTS et qui le remercie du temps passé à ces cotés.
    Ce groupe que l’on appellera BTI tient à lui transmettre un immense MERCI.
    Cette décision « administrative » se résumant à « 10 minutes au téléphone et 5 lignes de mail » les a tout simplement surpris pour ne pas dire choqué.
    Cependant, durant cette année passée au côté de Marc, ils ont beaucoup appris que ce soit de par la matière Culture Générale qu’il enseignait avec brio mais également le fait que Marc excellait sur le point relationnel.
    Fait que certains formateurs de cet établissement ignore : tous ne savent pas transmettre leur savoir comme Marc a su le faire.
    C’est quand même fort de cette Quatrième Dimension où des formateurs compétents se font virer au téléphone et que d’autres atomes qui pratiquent des matières d’enseignement moyenâgeuse restent.
    Malgré tout, ceci est peut-être un mal pour un bien.
    Cet établissement ne sait pas ce qu’il perd mais ainsi, Marc peut voir leur vrai visage.
    Il trouvera certainement un établissement capable de répondre à sa grande culture et qui le poussera bien plus loin.
    C’est ce que le groupe BTI lui souhaite le plus sincèrement.
    Marc ne sera pas oublié de ceux-ci.
    Il est dommage que les étudiants n’étaient pas présents durant cette période, peut-être aurait-il pu contester cette décision bien plus qu’absurde.
    Enfin bref, ceci est une fiction pour certains mais une réalité pour bien d’autres.
    Quoiqu’il est dit, nous, nous savons ce que vous valez. Et vous, ne doutez jamais du superbe personnage que vous êtes.
    MERCI.

    1. Hello Draki, merci beaucoup de la visite ici. C’est un beau message que vous destinez à ce personnage de fiction pure qu’est Marc, dans cette histoire dystopique 😉 Suis sûr qu’il appréciera et que cela donne un autre sens à la chute de ce triste conte. Comme quoi, quelques ingrédients différents et on peut modifier totalement le cours des événements, tout au moins dans l’imaginaire. C’est assez rassurant pour encaisser les choses… dans le monde réel 😉 Alors bonne route sur les blogs, les livres et tout le reste ! C’est à dire surtout dans votre parcours.

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