Affaire de Rugy: le homard aux pinces d’or… qui cache la forêt

Pour ce qu’elle a de clinquant en ce début de période estivale, l’affaire de Rugy n’est pas sans nous rappeler celle de la saison dernière, cuvée juillet 2018 : à savoir l’éclatement du scandale Benalla. Pour autant, rien en commun à ces deux dramas politico-médiatiques : ils appartiennent bien à deux sphères différentes, même s’ils illustrent deux façons de dépasser les bornes du raisonnable et de l’éthique dans la sphère publique.

L’Hôtel de Lassay… un palais de la République parmi tant d’autres, au coeur de la tempête médiatique subie par F. de Rugy

Mais l’affaire de Rugy, une fois de plus en politique française, pose davantage de questions qu’on ne le croit de prime abord. Ou plutôt la presse, les médias, pourtant voraces en scoops et sensations, ne posent pas les vraies questions de fond qui pointent un autre vrai scandale. Celui du système français. Je vais donc tenter de le décortiquer pour vous, ce homard indigeste et son sens profond.

  • les travaux effectués sur logement de fonction : ok, il a eu la main lourde. Mais le vrai problème n’est pas de savoir s’il a le droit de changer la moquette épaisse ou les dorures du plafond… il est plutôt d’enfin cesser de loger ministres et leurs équipes dans des lieux dépassés, surannés, ampoulés comme s’il s’agissait des attributs d’une cour de nobliaux gavés sous l’Ancien Régime. Installez donc ces gens dans des bureaux basiques et neutres (Paris et sa périphérie en regorgent !) et vous verrez que ces soucis disparaîtront d’eux mêmes. Et puis transformez ces dits palais en musées, ou vendez les au privé ou à des fondations caritatives, ça servira toujours mieux en terme de m2 exploitables.

>> la vraie question : combien ont coûté sur cette dernière année, les réfections et ameublements de TOUS les logements de fonction et bureaux des services de l’Etat et de la haute fonction publique, à Paris et dans TOUTES les régions de France ? A t-on cette addition disponible quelque part ?

  • les repas dispendieux : ok, il a voulu faire le malin et rincer la gueule à toute sa bande de copains. C’est humain. Mais le vrai problème n’est pas de savoir s’il a commandé du homard ou du caviar, du Château Margaux ou du Mouton-Rothschild. Il est plutôt d’enfin supprimer TOUTES les cantines luxueuses des palais de la République. Mettez-y de simples selfs de lycées et vous verrez que ces gens, non seulement entretiendront leur ligne et leur santé (le fameux « ventre sénatorial »), mais aussi nous coûteront bien moins cher. Seule la députée Mathilde Panot a évoqué ce sujet sur son compte Twitter, en comparant leurs assiettes… On mesure l’étendue de cette fat habitude à cet autre aveu saisi par Libération, d’un « ex-questeur UMP » tentant de dédouaner le contrevenant : «On met à la disposition du président de l’Assemblée nationale une cave, une cuisine et des chefs exceptionnels qui ont à cœur de lui faire des propositions de repas sensationnels. Ils sont là, à demeure. C’est une non-affaire.» (!)

>> la vraie question : combien ont coûté sur cette dernière année les frais de bouches, réceptions et cocktails dinatoires de TOUS les services de l’Etat et de la haute fonction publique, à Paris et dans TOUTES les régions de France ? Là aussi, cette addition est-elle suivie par quelqu’un, est-elle disponible et portable à la connaissance du citoyen ?

  • le HLM de fonction non occupé : qui était celui de sa dircab’ (virée dans la foulée du scoop) mais aussi le sien propre (dont il n’avait pas connaissance selon ses déclarations sur BFM tv ce 12 juillet)… Là encore, on loupe la vraie échelle du problème. Celle de devoir loger immanquablement à Paris, sur Paris, dans les beaux quartiers des élites politiques et leurs équipes de sous-fifres et seconds couteaux. Qu’ils pratiquent un peu ce qu’ils imposent, quelque part, à leurs concitoyens à défaut de pouvoir réformer : à savoir d’aller habiter en proche province, là où les loyers sont (enfin) moins chers. Ils veulent dormir sur Paris même ? Ok. Alors qu’on réquisitionne des hôtels Formule 1 pour les loger à moindre frais. Ou qu’on leur propose une couchette rétractable, comme dans le bureau des parlementaires. A l’évidence il faut revoir le cahier des charges du logement de nos édiles et le fixer de façon mesurée et soucieuse des deniers publics (nos impôts).

>> la vraie question : a t-on une évaluation de tout le patrimoine immobilier de l’Etat et ses grands corps dédié au seul logement de ses cadres, dans toute la France ? Sait-on quel budget est alloué, globalement, à cette charge et son delta par rapport aux prix du marché ?

Un phénomène de caste

En apparence épiphénomène, l’affaire de Rugy cache des us et pratiques bien plus anciennes et ancrées qu’on ne le pense dans la caste dirigeante française. Tout d’abord au plan structurel, car les politiques ne sont pas seuls en cause. L’éditorialiste et patron de presse Laurent Joffrin le pointait malgré lui ce 12/7 sur BFM tv, questionnant si l’on voulait à la fin des dirigeants en « robe de bure ». Mais avouant au passage qu’il participait aussi à ces dîners fastueux à l’Hôtel de Lassay. Lui et combien d’autres grands éditorialistes, capitaines d’industrie, financiers, etc, etc ? Il y a une habitude à s’auto-congratuler et s’auto-justifier dans les cercles du pouvoir, et en mode liaisons dangereuses. Cela va de paire avec le sens de la centralisation de ce même pouvoir, dont on ne parvient pas à sortir malgré les ans. On est au coeur des phénomènes de cour, qui ont peu changé en définitive, depuis la Monarchie et ses excès. Et on ne parle même pas des problèmes d’emplois fictifs, ni du train de vie global des Palais de la République (comme j’avais pu le mesurer en visitant Elysée, Assemblée et Sénat).

Le second décalage est lui historique. Joffrin précisait aussi, visiblement en fin connaisseur des lieux, que c’est sous Napoléon que la pratique de la cave à vins unique de cet Hôtel particulier avait été instituée (!) Manière de dire: aucune raison de la contester, et pis ça fait partie du patrimoine et du bon goût français ma bonne dame ! Certes, mais au bénéfice de qui ? Aucun soupçon de critique donc dans le ton de sa voix… On admet par là qu’une pratique vieille de près de 2 siècles, ait encore actualité dans la gestion des affaires publiques et de l’Etat ! Cette France d’ancien régime manque furieusement de modernité et de sobriété. Elle manque de recul et ne touche plus sol par rapport au sort du reste de la population, et surtout par rapport au fait que son pouvoir (et les moyens financiers associés) lui vient… du suffrage universel justement.

Des impacts en macronie

Enfin dernier angle de vue non encore assez gratté par le journalisme politique : celui du rapport à la macronie. Déjà, la presse a oublié que le président de la République lui-même n’est pas exempt de tentations et écarts, et qu’il faudra du recul pour mesurer s’il s’est (enfin) auto-contrôlé depuis son accession à la suprême fonction.

L’autre approche est celle d’une macronie assez peu riche en cadres et hauts dirigeants, et dont en plus les us de démocratie de parti sont encore frais et perfectibles (on le voit aussi avec la « bataille de Paris » faisant des victimes collatérales). De fait, on a oublié aussi qu’un de Rugy avait été mis à l’Assemblée un peu « faute de mieux », alors qu’il est assez jeune : sa biographie Wikipédia pose sobrement qu’il est devenu « le plus jeune titulaire de cette fonction sous la Ve République depuis Laurent Fabius« . Un président d’Assemblée faute de mieux, parce que pas encore ministrable ? Des moyens importants pour patienter tout pendant ? Des dorures et des chefs créatifs ? Cela donne dès le départ un bien mauvais cocktail… d’un grand obligé de l’Etat s’étant pincé tout seul avec son homard aux pinces d’or.

 

 

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