La télé, ce nouvel aquarium géant

Il y a quelques années déjà, j’avais noté la tendance au « double screen« . Cette pratique consistant à regarder la télévision, tout en ayant sur les genoux un laptop, un ordinateur portable. Puis les tablettes sont apparues (et ont disparu ou presque), puis les portables se sont modernisés (et nous ont colonisés). Et bam, nous en sommes en 2019. Peinture d’une soirée familiale actuelle ? Mes fils et moi regardons Koh Lanta ce soir, 10 mai, et chacun de nous sommes en parallèle actifs sur nos téléphones portables. Pourtant KL, il y a quelques années (le programme va bientôt fêter ses 20 ans), c’était vraiment quelque chose : on se réunissait en famille, pizza commandée, chips à foison, cola pas loin et tous sur canapé… et on en ratait pas une miette. C’était la messe. Mais là, on s’en fout au fond. On discute avec nos copines respectives, on regarde nos réseaux sociaux, on y contribue, on zappe sur Youtube, on consulte nos mails en retard… Bref on n’en décroche pas de nos fichus téléphones. Et vaguement, au loin (pas très loin) on entend le bruit de ce qui ressemble à un programme de télévision ludique. Mais il ne capte plus notre attention, il ne nous accapare plus comme avant. Il est devenu secondaire.

Au mieux, on écoute d’une oreille distraite tout en faisant autre chose. Au pire, la télé n’est devenue qu’un aquarium géant, dont on apprécie la présence comme décor de fond, fournisseur d’une luminosité chaude, boîte à zonzon rassurante. Elle fait partie de tous ces gestes automatiques, convenus, qu’on fait en rentrant chez soi après le travail : préparer l’apéro, commencer le repas, se détendre d’une douche… et brancher la télé. La mécanique familiale a changé elle aussi au passage : on décrochera seulement des écrans, quand l’un des convives produit quelques chose de plus notable, de dérangeant presque. Une invective, une ritournelle chanté, un effet de manche, un bruit, etc. Condamné à faire le zouave haut et fort, pour se faire remarquer, au sein de son propre clan. Certes, peut être des vocations de stand-up se déclareront-elles plus aisément dans le tas mais… aura t-on vraiment envie de les voir dans leur show une fois réussite venue ? Pas sûr. Sauf s’ils rentrent dans notre consommation multi écrans, maxi picorante, ultra dilettante.

Une écriture déconstruite

Forcément, l’écriture des programmes tv va s’en ressentir. S’en ressent déjà. Leur narration n’est plus un continuum temps/action, mais une succession de moments forts, de clips remarquables. Au mieux, on relèvera le nez lors d’une scène choc, en écoutant un cri, en voyant un flash lumineux, en percevant un climax… tout ce qui nous sortira de notre torpeur ambiante et digitalo-assistée. Et nous donnera envie d’en témoigner de suite… sur nos réseaux sociaux ! Bah pardi, la boucle est bouclée. Et dès qu’on le fait, hop, on retourne à sa léthargie habituelle et ronronnante, jusque vers la phase suivante. La « social tv » un temps prophétisée, imaginée par les experts (dont je fus) n’a donc été qu’un court leurre, une pause, un passage… le temps de mixer les deux univers (audiovisuel et digital), pour mieux permettre la vampirisation de l’un par l’autre. Quand on songe à la mise en abîme permanente des croisements vidéo/télé/réseaux, faisant que chacun se cite et se reprend en permanence et jusqu’à l’overdose… on saisit mieux que tout ceci était voué à un cuisant impact mural suivi d’un électro-encéphalogramme plat comme un fil Twitter de jour férié.

La télé donc, s’écrit désormais pour pouvoir : se consommer en différé (la catch-up tv), fournir un fond de décor domiciliaire et familial, s’échanger par courtes séquences intenses, ne pas être lâchée au fil de saisons aussi interminables que non nécessaires… Une télévision finalement écartelée entre la ménagère de 50 ans (elle aussi sur Facebook depuis longtemps!) et le millenial de base (lassé de tout, concentré sur rien, zappeur fou). C’est une télé d’entrebaillure, de découpage sans fin et de digestion expresse… une sorte de dématérialisation lente et silencieuse qui ne se nomme pas et s’exécute par petit renoncements successifs. Une télé qui commence aussi à flipper pour son sort et son modèle économique, et donc commet des erreurs par manque de clairvoyance ou précipitation maladroite. C’est surtout une télé déconstruite au sens méthodique et philosophique du terme : conçue désormais par morceaux, pensée en lambeaux.

La radio, elle aussi reléguée…

Vous pensez que la télé est la seule touchée par le phénomène ? Que nenni, la radio aussi. Regardez dans vos voitures. Malgré les recommandations de la sécurité routière, que faites vous dès qu’un feu s’éternise ? Vous saisissez votre smartphone, et y lisez vos flux, sms, mails, etc. Le passage au vert n’est presque plus la libération qu’il était avant, il deviendrait à la limite une gène. On se prend à râler dessus, à le vouloir plus lointain. Là aussi, la tranche matinale radio n’est plus qu’un fond sonore, qu’on écoutera finalement que lorsqu’on roule sur longue distance, les 2 mains enfin collées au volant, par exemple sur des tronçons d’autoroute.

Marrant l’autre jour je me suis surpris à aimer arriver dans une commune rurale, devant un feu de travaux à compteur temps. Car enfin j’y voyais s’afficher un timing loooooooooong (99 secondes, pensez donc) qui me laissait enfin le temps de m’organiser un peu : c’est à dire de prendre mon téléphone, de lire mes contenus, de contribuer… un vrai shoot de plaisir. Je me suis mis à penser que ce serait bien que chaque feu en ville ait ce même dispositif, pour nous permettre de mieux exploiter ces interstices de temps. Qu’est-on devenu alors si nos déplacements urbains, de loisir, de villégiature… ne sont plus que des prétextes à nous laisser vivre dans le digital land ? C’est pour moi un premier vrai décrochage entre réel/virtuel, bien plus inquiétant que tous les mondes 3D texturés qu’on veut nous vendre à longueur d’années. Car là nous y sommes déjà, pollués, drogués, ensorcelés par cette dépendance digitale qui nous rythme la vie.

Divertir le smombie

Autre preuve hors transports motorisés : une application aperçue dans un reportage tv qui… alerte le piéton trop concentré sur son écran, par un message visuel, qu’un « danger potentiel » arrive sur sa trajectoire ! Si, vous avez bien lu. Et ce n’est pas la seule de sa catégorie, la RATP par exemple étant déjà passé par là… Et si le numérique n’aide pas assez ou fait déjà ha-been (quelle idée de s’alerter soi-même !), la législation et la contrainte peuvent s’inviter à la sarabande, comme à Hawaï en 2017. Des moyens trop audacieux et disproportionnés ? C’est qu’il faut bien comprendre que nous sommes passés déjà au stade supérieur : celui du « smombie », le piéton zombie lobotomisé par sa consommation continue sur son écran, tout en marchant. Le phénomène inquiète dit RTL, et a même déjà sa page Wikipedia. Il y a trois ans, Moby avait produit un clip animé (réalisé par Steve Cutts) qui dénonçait très clairement notre monde empli de smombies, incapable de communiquer humainement désormais…

Mais gageons que si l’on dénonce, cela veut dire aussi que des marketeurs et des concepteurs imaginent déjà les programmes courts pour le divertir, notre smombie. Et qu’a été d’autre d’ailleurs que ce grand délire ludico-urbain de Pokémon Go, à base de réalité virtuelle et défis à réaliser. C’est même étonnant que ce type d’interface n’ait pas produit depuis d’autres jeux de la même famille.

Du multimixmédia décoratif

C’est bien cela le point commun : le téléphone portable et son univers digital s’est inséré dans tous les interstices de temps morts de nos mornes vies, y compris quand nous sommes en phase de consommation culturelle. Nous ne tolérons plus la moindre micro seconde d’ennui, de vide, de rien. Tout doit être exploité, rempli. C’est une définition du multimédia qu’aucun spécialiste n’avait imaginé… Du multimixmédia. En cela nos pratiques sont assez cohérentes avec l’ère de l’ultra-libéralisme économique et politique qui conduit nos destinées depuis environ une à deux décennies. Nous nous dotons des outils ludiques qui nous permettent de fonctionner dans nos sociétés barbares et furieuses, sans plus de respect pour rien, plus d’écoute pour quoique ce soit hors l’impérieux besoin à combler sur l’instant.

La vision de la « télé murale », dans le court-métrage Sight.

Next step pour en revenir à la télévision ? Car il faut bien en imaginer une. Une télévision qui disparaît en tant qu’objet domestique, pour ne plus être que support (mural suffira) à toutes décorations dynamiques : une oeuvre d’art animée, des galeries photos personnelles, des contenus en streaming, des jeux en ligne, des pubs… On passera de l’un à l’autre en zappant, dès qu’on se lassera. Et on se lassera vite. Le court métrage Sight en propose une vision assez crédible, liée à la technologie des implants oculaires. Mais ses réalisateurs – Eran May-raz & Daniel Lazo- n’ont pas tout inventé non plus : cette télé murale décorative, on la trouvait déjà dans le premier « Total Recall » de Paul Verhoven. Elle est le trip sous exsta de tout bon vendeur d’électro-ménager, enfin capable de nous refourguer un modèle pour l’équivalent d’un prêt immobilier ! Oui, on se ruinera encore longtemps pour acheter ces télés qui ne seront plus que des aquariums géants, sur le mur de nos vies vides et numérisées. Une télé qui sera parvenu au summum de l’évolution de son espèce : finir en musée vivant.

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