Le Mixer

Malaise en twittosphère: la #liguedulol, aux confins de l’humour… souvenirs

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Je lis peu à peu et remonte le fil de ce nouveau psychodrame à la française sur le web et plus précisément les réseaux sociaux depuis la publication d’un article de Libération : la « ligue du lol ». Des noms circulent, d’autres se mettent à confesse en mode dominos… et la mémoire me revient, nous revient. Cette affaire n’est pas intéressante pour ce qu’elle montre de pathétique et de triste, mais plus pour ce qu’elle révèle, dévoile en arrière scène. Je ne serai pas exhaustif ici, mais je vais tenter d’y apporter mon éclairage un peu plus à froid. D’abord parce que j’ai été pour ainsi dire « frôlé » par le bidule…

Je ne me qualifierai pas en effet de « victime » mais bien en revanche de « visé collatéral » de ce groupe de rigolos inconscients. Le Monde résume parfaitement l’affaire, qui prend la tournure du petit scandale entre soi, où chacun tente de se dédouaner, d’effacer les pires contenus, de calmer le feu par des lettres tweetées (format surprenant non ?). Le bidule leur échappe un peu en fait, en un temps où la lutte anti #fakenews et autres campagnes anti harceleurs à la #metoo font feu de tout bois. Le web social serait-il en train de se nettoyer enfin ? D’avoir un minimum de recul et regard critique sur sa courte histoire ? Sans doute. Je préfère cet angle alors à tout autre instinct de purge voire d’épuration qui n’a pas sa place, car il ferait pire que le mal qu’il prétend soigner. En tout cas pour ma part, d’avoir aussi, comme un vieux truc d’ancien de la carte de presse : la confraternité entre journalistes, même si elle est parfois dure à justifier et si ce que je vais vous raconter après illustre, sur les bords et les contours, l’inverse.

Extrait de la page de liberation.fr consacrée au sujet…

Pour ma part cela avait commencé en effet par les coups de griffes répétés, tantôt gentillets, tantôt méchants, d’un certain Pascal Meric (photo ci-contre), vers 2011-2012. Comme je l’ai toujours fait, je suis d’abord rentré en conversation avec lui, pour comprendre le gars, pensant qu’il était réel. Puis j’ai vite compris qu’il s’agissait d’un lol-compte Twitter, sans doute animé par un gars de la bande de la Ligue, voire en mode collectif. Ce qui était frappant, c’est qu’à chaque fois que l’étau se resserrait intervenaient quelques noms connus de la place, comme en réseau, dans une meute, sur le demi ton bien décrit dans les articles de « dérision, cynisme et lolesque ». Très désarmant pour savoir comment continuer en se parlant.

Le compte @PascalMeric a été bien sûr nettoyé depuis (il reste juste un blogspot de lui). Mais voici quelques traces des échanges eus avec lui, et en interaction à ce réseau :

 

 

 

L’éternel choc des générations

Se considérant en auto-dérision apparente comme « l’élite de Twitter », il y a bien eu une humeur particulière dans ces années 2008-2012, au sein de la twittosphère franchouillarde. Comme un choc des générations, vieux comme le monde pour ceux qui ont un peu de connaissances historiques. Un temps où les tous premiers arrivants sur la terre twitterienne se considéraient un peu comme « ici entre potes », « chez eux » et déjà bousculés/exaspérés par la seconde vague, dont je faisais partie. Je me suis inscrit sur un compte Twitter (poussé à raison par mon ami alors, JP Govekar) fin 2008, mais y suis vraiment allé de façon personnelle et active à partir de mars 2009.

A cette époque se faire traiter de newbie ou maladroit par ces pseudos stars était un sport national, presque une marque d’intérêt admise dans un demi râle de renoncement. Le plaisir de se faire fouetter et malmener ? Oui, ce premier temps de Twitter et Facebook a été très sado-maso, sans règle véritable, sans élégance. Je me souviens que pour ma part, tout avait tourné autour de la rédaction/diffusion de « hashtags » créatifs, que j’avais créées littéralement, et qui semblaient fort amuser cette galerie. Les déranger ? Donc mes #mediabug, #econobug, #sociobug et autres #aietech et surtout la #dansedesmots avaient attiré leur regard ironique et déjà blasé. Je pense les avoir fait marrer avec cela, énervé aussi en ne respectant pas « le code »… Mais déjà ces p’tits branchés du clavier oubliaient, me semblait-il, le propre fondement du web 2.0, comme on le nommait alors : être ouvert, sans règle coercitive, sans commandement général. Le faisaient-ils alors par simple posture désoeuvrée, pour juste rire et déconner ? Mais on ne savait jamais trop sur quel pied danser avec eux. Leur capacité à l’absurde était en effet no limit et très déstabilisante.

Le choc de la presse en ligne

C’est aussi un temps où tout cela se passait entre certaines rédactions parisiennes considérées, à tort ou à raison, comme le top du top de la crème des contenus webs : les 20Minutes.fr, Liberation.fr, Slate.fr et autres LesInrocks constituaient le socle de cette petite caste voulant faire la pluie et le beau temps, imprimer un ton, un « bon goût » sur les choses, la vie, le web, la presse comme s’ils en étaient les seuls tutélaires. Rien de nouveau ici, c’est vieux comme le monde.

Je me souviens parfaitement de l’arrivée de ces gars, d’abord des stagiaires, puis ensuite des jeunes rédacteurs, puis enfin des managers… bousculant sans manière le monde des journalistes. Je me souviens même m’être énervé car pour avoir été moi même tôt connecté dans ce métier, passé par la presse informatique puis web juste avant, eux arrivaient d’un coup et imposaient leur loi : c’est nous les caïds, c’est nous qui savons, c’est qui sommes la presse de demain !

Mais il ne faut pas non plus leur trouver à eux seuls tous les défauts. Car ils ne jouaient pas sans filet et ils n’étaient que les portes-plumes de… leurs patrons. Souvent des anciens de la presse écrite, plus finauds à savoir aller sur le web, et qui à un instant (tournant 2008-2009) ont voulu imposer leur presse en ligne comme étant seule détentrice de son cap, de son avenir, de ses formats et modèles économiques. Ce que j’avais décrit dans une note de l’Atelier des Médias, évoquant le problème du nombrilisme de cette presse web, s’imposant pour mieux justifier sa pertinence. On le ressent dans le tweet rédigé en mode « j’ai été dépassé par le truc » d’un des responsables de cette époque chez Rue89…

Des médias GenY

Ces « new kids on the web » poussés ou laissés trop autonomes par leurs boss, ont eu une attitude somme toute logique par rapport à leur génération -les fameux millenials ou Génération Y- exigeant, pressé, sans gêne et super formé ! Quiconque a géré dans ces années des GenY dans les médias ou la com’ comprendra parfaitement ce que je raconte là : je revois encore dans les couloirs de France Télévision lors d’une soirée d’émission politique où j’avais été invité, une stagiaire de presse parler à un Erwann Gaucher (alors en charge du digital) comme si elle l’engueulait presque, avec un ton de quasi exaspération, sûre d’elle et de sa valeur. Et lui de surfer avec sagesse sur cela d’un sourire encore bienveillant, en récupérant surtout la force de travail pour le compte de son équipe et des projets en route !

Pour ma part, je me revois, dans la banque en ligne où j’oeuvrais, accueillir un stagiaire « CM » (community manager) qui à peine assis, s’était mis sur son ordinateur à écrire un nouveau document PowerPoint sobrement intitulé « Stratégie social-media de l’entreprise »… sans que je ne lui ai rien demandé, et même pas encore présenté aux équipes ! C’était ça, les GenY à l’époque. Ca vous réveillait sec. Et une bonne partie de l’audace de cette « Ligue du Lol » réside dans celle, crâneuse et virulente, d’une génération un peu vite qualifiée de surdoués et surtout un peu trop prête à se complaire dans le miroir. Je rappelle que certains d’entre eux, se sont même retrouvé avantageusement en cover de magazine (photo ci-contre)… La boucle était bouclée.

La (vaste) question de l’humour

Tout le monde l’a oublié, mais c’est aussi par l’angle de l’humour, dans ses formes les plus absurdes et expérimentales, que se fichait ce réseau et son arrogante suprématie. Tout le monde voulait en être. Ce furent les années #golri : autre tag marquant de son coup de tampon ce qui était ou non, vraiment marrant ou risible. Par cet angle là, je me sentais proche de la posture « on rigole de tout » de la Ligue, car la #dansedesmots tapait souvent dans l’absurde, le jeu de mot pour le jeu de mot, le sourire réfléchi à base culturelle. C’est ce tweet qu’a remonté hier, sans à propos ni explication, la journaliste Agnès Eglise… ex membre de l’émission radio « DCDC » (Des Cliques et des claques) sur Europe 1 (photo de l’équipe ci-contre). Une émission qui elle aussi, à sa manière, a contribué à exciter le landerneau de twittos et rigolos du web, en apparence snobeurs mais toujours flattés au fond d’y être cité ou invité en expert…

Et c’est dans ce même moment, ce même mouvement que je me suis retrouvé un jour dans un article… des Inrocks. Signé par l’un des augustes membres de la Ligue du Lol, il prétendait poser « Les 20 comptes Twitter les plus drôles de France ». L’article référent n’est plus en ligne, mais j’en ai gardé trace via mon propre blog. C’était toujours le même principe d’être pris dans une pince à la fois drôle et méchante, en mode snipper entre les deux yeux mais avec une ch’tite caresse. Je bossais à l’époque dans la banque à la Défense, et me souviens parfaitement de l’effet de ce papier sur mes collègues proches du service marketing-communication : « wouah, t’as vu, t’es cité dans les Inrocks !« . A premier niveau oui, en effet. Mais petit goût amer aussi, quand le rédacteur écrit de vous que votre humour c’est un peu celui du tonton éméché à la table d’un repas de famille ou d’un Raymond Devos raté, ou que vous êtes voisin dans la sélection du compte de Nadine Morano ! Gasp. Mais acceptant l’humour même et surtout contre moi, ça ne me gênait pas plus que çà, je ne peux pas parler ici de trauma, ce serait excessif.

Leçons croisées

Au final, tempête dans un verre d’eau ? Oui sans doute. Moralité n°1: des gamins un peu frais moulu et pas assez remis à leur place ont été dépassés par leur bébé et leur cynisme générationnel. Ils s’en remettront, et ont sans doute appris au passage de ces derniers jours tendus de #liguedulol, ce que cela fait d’être exposé sur les réseaux, combien une pédagogie du web est vitale. La vie nous l’enseigne sans cesse : on finit toujours par être le con de quelqu’un !

Mais moralité 2: c’est aussi un petit coin de voile relevé sur les moeurs d’une certaine presse parisienne élitiste contemporaine, d’un marigot grouillant de sommités web et digital hirsutes, trop enfermé dans son bocal, c’est à dire sur son ordinateur de bureau, son smartphone et ses comptes sociaux. Une vie de sur-connecté, de travailleur du web bête et méchante, qui finit par vous couper du sens du réel et de la courtoisie minimum. Qui vous coupe en tout cas certainement du reste de la population. A une époque où l’on reparle de la représentativité des médias, au fil de la crise des Gilets Jaunes, on devrait y réfléchir plus avant.

Si leçon (trop) tardive il y a, elle porte bien sur une auto-critique nécessaire de la presse et des troupes dont elle se dote : suffit-il de savoir mettre des liens dans un article, lire Google Analytics, écrire en tags et faire des tweets populaires pour être un journaliste furieusement moderne et indispensable ? A méditer.

 

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