Alcoolisme au féminin… tabou et effet de bord de la parité ?

Je reviens sur un débat télévisé qui a retenu mon attention dernièrement. Une soirée très pertinente a abordé sur France 2 la dure question de l’alcoolisme, et plus encore celle du tabou de l’alcoolisme féminin. Un phénomène de société, un « dommage collatéral » de la parité en somme (gagnée par les femmes dans la société, et c’est très légitime), qui les amènent à prendre parfois aussi… les pires travers portés seuls avant par les hommes.

Je n’ai pas suivi le téléfilm « La Soif de vivre« , ouvrant cette thématique avec Claire Kleim (photo ci-contre) et réalisé par Lorenzo Gabriele. Mais j’ai écouté avec acuité le débat qui suivait, finement animé par le journaliste Julian Bugier (que j’apprécie pour l’ensemble de ses prestations d’ailleurs, ndlr). Ce sujet me parle, car je l’ai croisé ou observé plusieurs fois dans ma vie, tant professionnelle, amicale que sentimentale.

De tout ce que j’ai entendu chez les experts et témoins de cette soirée, en échos à mes propres observations, il y a un fil rouge, une mécanique reproductive. En parler n’est pas vain. Cela aiderait à savoir comment se comporter comme « co-alcoolique » et aidant : le terme technique pour désigner le (la) conjoint(e) qui vit avec un dépendant à l’alcool. Ou plutôt qui survit. Car selon les expériences il y a un premier point commun indiscutable : à peu près aucune chance de faire durer une amitié, un couple, une relation, à travers la boisson excessive et morbide, comme de toute autre addiction vorace (drogues, jeux…).

Sur le plateau de France 2, des témoignages poignants…
  • parler à sa bouteille : la plupart des femmes qui boivent disent cela entre les lignes. La bouteille devient un compagnon, une amie, une confidente… Ce conjoint qu’on a plus dans sa vie quotidienne suite à un divorce ou par une vie dissolue et à qui on aurait tant à raconter. Cette balise qui finit par devenir un être à part entière, posé sur la table de la cuisine ou du salon, sans compter le rituel pour le retrouver. Un peu comme le ballon de volley (ci-contre) dans le film « Seul au monde » quand le héros doit survivre plusieurs années seul sur une île déserte… On le sent à la manière dont un(e) alcoolique soignera ses bouteilles, même les outils pour les déboucher. Donnez un mauvais geste un soir sur tout cela ? Vous déclencherez son agacement ou sa colère.
  • apéro permanent : l’alcoolisme féminin est moins visible car il se dit autrement, plus poétiquement, en se voilant. Là où un homme voudra « boire un coup« , ou « se bourrer la gueule« … la femme usera d’expressions mignonnes, édulcorées et socialement plus acceptables. Par exemple « boire une coupette« , « remplir la flûte« , ou « aimer les bulles« . Gentillet en apparence. Et c’est aussi l’apéro permanent : tout est prétexte à en boire, en provoquer, remplir les godets en sortant olives et chips à la 6-4-2. Amis, famille, ouvriers, postier… qui passent chez soi, tous y ont droit ! Les verres sont toujours là, prêts à l’emploi. Et personne ne remarquera que l’hôte s’en sert 3 là où vous n’en boirez qu’1… Personne ne notera non plus que l’alcoolo-dépendant(e) parle d’apéro de… 18h à 22h le soir. Non stop. Juste pour le prétexte.
  • bouteille béquille : c’est un autre trait commun, que de voir l’alcool comme un outil, un support pratique pour affronter des phases dures et dépressives de la vie (décès, séparations, pertes d’emploi…). Une béquille bien fragile en fait, car il n’y a pas de marche aisée avec la boisson. Elle est titubante, risquée, dangereuse. Mais cet argument permet au dépendant de se dédouaner et de l’utiliser tous les jours. C’est çà où la dureté de la vie, çà où des médicaments, ça ou pire… le suicide. Une fois dit ainsi, vous ne pouvez plus rien objecter, vous êtes figé comme « devant accepter » le deal. C’est le début de l’enfermement pour l’aidant, le conjoint : ne plus oser dire quoique ce soit, puisque de toute façon « tu n’y comprends rien« , face à « ma douleur insurmontable« .
  • petits incidents quotidiens : là aussi, on y prête pas de suite attention… mais l’alcoolique a de nombreux petits oublis et bugs au quotidien. Clés, portables, câbles, sacs, CB… tous perdus lors de crises d’ivresse, déclenchant des paniques à les retrouver auprès des proches. Accrochages en deux roues ou voiture aussi, qu’il/elle édulcora toujours, ou réparera rapidement afin que personne ne s’en rende compte. Chutes en ville, au retour d’une sortie arrosée et finie discrètement à l’hôpital. Un truc aussi : contrairement à vous, l’alcoolique note beaucoup de choses, sur tout, papier, post-it, carnet… Car il/elle oublie très vite et le sait. Il/elle se concentre aussi beaucoup plus que vous pour rédiger 3 lignes de mail, fait souvent des fautes de frappe dans ses sms. Chez la femme, ça peut tourner au maniaco-rigide car tout doit être carré et arrangé quand elle est encore « clean« . Après, elle ne sait pas comment elle sera… donc elle gère l’instant présent, seul maîtrisé.
  • irascibilité en fil rouge : « je suis pas du matin« , « j’ai besoin de rester dans ma bulle« , « laisse moi ma liberté« … telles sont les phrases des femmes alcooliques en phase de descente, de sevrage post cuite. Ajoutez-y les répliques sèches et sans tact, sur des gestes du quotidien comme débarrasser la table, faire les courses, passer le balai. Elles appelleront cela sur « caractère et émotions » ce qui n’est en fait qu’un énervement à vif de personne en manque, comme un junky. Ou un besoin de rester seul pour pouvoir consommer sans frein, sans regard accusateur. Attention à ne pas être sur leur chemin ou très questionnant alors… car vous récolterez leurs foudres. Elle sait ce qu’elle a à faire, elle n’a pas besoin de chaperon, elle contrôle dit-elle. « Tu me fais confiance ou pas ? » est la phrase qui revient aussi souvent comme argument final. Mais comment y parvenir vraiment avec une personne… sans limite et qui perd la mémoire quand elle a trop bu ? Vaste sujet.
  • malade imaginaire… et réel : autant l’alcool est une vraie maladie, autant la femme alcoolique va cacher ses symptômes, ou les expliquer autrement, là aussi pour atténuer l’impact du réel. Elle a des « migraines » le matin (et pas des gueules de bois), elle a des « nausées » en journées (et pas du manque), elle « pleure de tristesse » souvent (et pas par chute dépressive), elle boit de l’eau « pour son bien » (et non par déshydratation due à l’alcool), elle maigrit par « fatigue générale » (et non parce que l’alcool est un puissant coupe faim), etc, etc. Si on y prend garde, tous ces petits maux sont continus, envahissants et surtout non qualifiés devant un médecin. Mais ils sont bien réels. L’alcoolo-dépendant(e) évitera au possible les analyses, bilans, examens… ou les repoussera au dernier carat avant rupture. S’ils sont faits, ils seront forcément mauvais et vite rangés dans un tiroir. Qu’il ne vous vienne pas l’idée d’en parler ! « ¨Pas besoin qu’on m’enfonce !« 
  • chantage affectif : il est inévitable pour un conjoint réalisant la situation, à un moment ou un autre, de vouloir partir… encore faut-il y arriver. Abandonné(e), l’alcoolique va jouer la montre, vous promettre d’arrêter de boire demain, de se soigner… Rien ne viendra bien sûr. Et si vous partez réellement, il vous rattrapera au vol : évoquera sa santé, ses problèmes de famille, sa fragilité, sa peine. Et presque invariablement, vous craquerez, vous ferez marche arrière. Ne serait-ce que pour ces 5 minutes de tranquillité et sourire par jour, où vous retrouverez celui/celle que vous aviez connu(e) au début et qui cachait sa faiblesse. Vous vous y accrocherez, et à votre amour, à votre rôle de soutien, ce sera une erreur… L’autre est déjà ailleurs, pris dans son manque présent et le prochain shoot espéré. Il/elle vous a juste reposé comme un objet sur une étagère, au cas où vous serviez. Si vous bloquez encore sa dépendance, vous serez alors écarté, trompé, jeté sans ménagement. L’alcoolisme flirte souvent avec la radicalité et l’auto-destruction.
  • boisson désinhibante : pour certaines, c’est clairement un relaxant, un déstressant, un installateur d’ambiance face à une dure vie de femme battante, trop en solo, sur-chargée et en quasi burn-out (à la fois maman, bosseuse, gestionnaire de sa maison). C’est aussi parfois l’impossibilité de gérer leurs émotions, refoulées ou mises en berne pour gérer un temps leur vie pratique ou de parent. L’alcool efface temporairement le problème (comme l’explique très bien le Dr Philippe de Timary) et vous transforme en « une autre », qui ose tout et notamment le pire (comme le raconte ce témoignage). Mais il y a des dommages collatéraux : prise de risque, absence de tendresse, crudité des mots, rudesse des gestes, robotisation du comportement… Là aussi le conjoint n’a pas de suite le décodeur pour savoir réagir et ne peut souvent que faire des erreurs de contexte, aller prendre les coups. Ce qui finit par se retourner contre lui. Facile de le culpabiliser dès lors… « tu ne comprends pas assez mes besoins » ou « tu ne m’écoutes pas« . L’alcoolique déteste les reproches mais passe son temps à en faire : système de défense binaire et basique.
  • boisson excitante : degré supérieur de la fuite… se rapprocher, se câliner, faire l’amour en étant ivre.  De toute façon, vous l’aimez, donc même dans cet état vous le/la désirerez. Marrant au début pour quelques premières soirées de découverte, il est impossible de maintenir la relation ou le couple sur le long terme ainsi. D’abord parce l’alcool vous fait… tout oublier, sentiments, étreintes comme mots doux. Ensuite parce que selon les profils, il y a l’alcool joyeux ou mauvais. Rien de pire que de subir post coït des remarques, comparaisons, gestes désobligeants de son/sa compagne devenu(e) un(e) autre. NB : la prise à haute dose d’alcool provoque… l’anorgasmie ! Allez vous amuser à vouloir satisfaire une conjointe ivre… démotivant, épuisant et destructeur pour l’estime de soi. Vous n’y parviendrez pas et culpabiliserez à nouveau. Et le lendemain, elle aura tout oublié des « gentillesses » dites au passage pour vous renvoyer la responsabilité de ce sur-place.
  • la violence relâchée : déjà boire enclenche une sourde colère en soi, d’impuissance à s’en sortir, retournée contre l’entourage, comme en témoignait Natacha sur le plateau de France 2 (ci contre). Mais l’alcool est un révélateur, qui ouvre aussi sur le moi profond. Qui peut être très brutal, agressif, voire violent. C’est le phénomène Jekyll & Hyde, ou du Dark Passenger, si souvent décrit et très risqué pour l’entourage. Lors de rencontres en ligne par exemple, on connait très peu les personnes et leur passé : blessures anciennes, brutalités ou sévices subies dans l’enfance ou d’autres mésaventures, le tout enfoui… peuvent ressortir contre vous, avec un conjoint(e) alcoolique à qui vous servirait de défouloir. Une violence psychologique déjà mais aussi physique parfois (bousculades, coups, morsures) vécue dans les moments intimes aussi.

Sans être sur pessimiste ici, toutes ces histoires vues ou observées ont en commun d’avoir… abîmé leur vie sentimentale, miné leurs relations, endommagé leur vie familiale et sociale. Il y a un moment où toutes les stratégies de contournement, cachotterie, mensonge… s’annulent et tombent. Un château de cartes voulu comme une vitrine et vécu dans le déni permanent. Ca craque souvent par un accident imprévu, l’épuisement physique de la personne et ses pathologies médicales déclenchées : l’alcool tue en effet, pour tout un ensemble de raisons médicales.

Réaction… que du concerné

La réaction -tous les spécialistes le disent- ne peut venir que de la personne concernée. Si elle veut réellement s’en sortir, si elle a sincèrement conscience des dégâts qu’elle cause autour d’elle. Sans cela, vous n’êtes qu’un obstacle parmi d’autres, un messager-gênant qui finira par être écarté. Ne plus l’entendre, le faire taire, le critiquer même pour se dédouaner… coûte que coûte. Ce sachant que dans cette situation, vous en ferez des bêtises par panique et précipitation ! Le laisser sans réponse aussi, car l’alcoolique n’en a… pas pour lui-même déjà. L’un des médecins invités sur le plateau de France 2 le disait : « C’est comme de demander à un cancéreux : mais arrêtes donc d’avoir des métastases enfin !« .

Alors bon courage, à celles et ceux qui vivent cette épreuve face à leur ami(e), conjoint(e). Un conseil final : préservez-vous, ne vous oubliez pas, ne soyez pas ce sauveur malgré vous ! La dépendance à l’alcool en entraîne une autre consécutive : la dépendance d’aimer et vouloir aider… un addict jusqu’au bout. Un travail thérapeutique, du temps de réflexion sur soi et d’éloignement vous permettront seuls d’en sortir sans trop de dommage. Car sans boire, vous suivrez malgré vous les pentes dépressives de la personne avec qui vous vivez, êtes ami, amant. Et surtout, surtout n’acceptez pas la première violence issue de l’alcool : elle vous enfermera dans le cycle des suivantes, sans fin ni fond. Choisissez la vie et la fierté !

Pour prolonger : voici quelques outils concrets, comme un escape game créé pour aider à déceler l’alcoolisme féminin; une méthode (H3D) pensée par une femme ex-alcoolique, basée notamment sur la gestion des émotions; enfin le site web de l’ANPAA (association sur ce sujet) est aussi à consulter.

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