Promenade des Anglais… un certain 14 juillet

Je ne savais pas si j’allais en parler. L’écriture m’a été un peu asséchée cet été. Le 14 juillet 2016, mes fils et moi étions sur la Promenade des Anglais, au mauvais endroit et au mauvais moment. Ca s’est joué à quelques minutes, quelques mètres et je ne m’explique toujours pas comment le destin nous a épargné.

Nous venions d’arriver à Nice. Nous venions pour nous détendre entre gars et oublier les soucis du quotidien. Partant des quartiers nord au-delà de Riquier (où vit ma mère), nous avions pris le tramway pour descendre en ville. Un tramway bondé et joyeux, mélange de touristes et locaux, de jeunots et de retraités : avec l’ambiance niçoise en prime. Arrivés place Masséna, de suite mon aîné Raphaël et moi, on se regarde, la même idée en tête. C’est mon fils qui parle le premier, toujours réactif : « ce serait le moment idéal pour faire une attaque terroriste« . En effet, les flux de foule viennent de toute part, et les quelques effectifs de policiers et de militaires semblent bien faibles alors pour surveiller l’ensemble. On ne repère pas à cet endroit là de filtres, de barrages nets et visibles. Mais la joie est là, on y pense plus la minute d’après.

Nous prenons alors par les petites rues du vieux Nice et arrivons ravis et excités sur la Promenade des Anglais au niveau du quai des Etats-Unis. La foule y est dense et j’ai déjà pour premier réflexe de tenir mes fils en vue et par la main, même si Raphaël a toujours lui tendance à foncer devant. Il est frondeur, il n’a pas peur, il est confiant… j’en suis fier. Comme j’aurais aimé être ainsi à son âge.

Feu, glace et DJ

Le feu d’artifice est alors tiré dans le ciel au-dessus de la mer, et comme tous les badauds du coin, nous avons le nez en l’air, émerveillés. Je crois même avoir sorti ma blague traditionnelle « oh la belle bleue !« . Environ 20 minutes plus tard, le spectacle est fini. La foule reprend ses droits foutraques et s’entrechoque en plusieurs flux, les uns à gauche, les autres à droite, dans une belle pagaille populaire. Nous longeons alors un des premiers sets de DJ installé sur la Promenade, et je me dandine pour donner envie à mes gars de faire pareil, au son d’une techno ambiant de bonne facture. Ils ne sont pas très réceptifs à la dance attitude, mes fils, car le projet d’une glace chez Fenocchio se fait alors sentir et s’impose. Et me tente aussi. Chacun commence à penser en secret au parfum qu’il va demander… Vais-je prendre mon traditionnel « pistache/café » repris de mon père ?

Mais j’ai quand même l’idée de les emmener d’abord un peu plus à l’ouest, en fait de longer le Casino Ruhl et les bars alentours où se passent toujours de petits concerts sympas. Je sais que mon père a aussi ses habitudes au bar « La canne à sucre » près du Palais de la Méditerranée et donc, je pensais bien l’y croiser ce soir là. Ce n’est pas très loin à vol d’oiseau, mais avec la densité du monde présent, ça représente un vrai effort que je pense alors laborieux mais payant : il y a toujours de l’ambiance à apprécier à cet endroit. C’est vivant et « vacancier », les enfants aimeront forcément.

A gauche ou à droite ?

J’hésite tout en avançant en perpendiculaire à la route, pas contre pas, pour nous approcher de traverser, puis finalement… ce sera à droite vers les glaces. Je ne me rends pas compte alors que je viens sans doute de nous sauver la vie. Quelques minutes plus tard, nous voyons de premiers gens en fuite, en train de courir vers l’est. On parle d’une attaque, de plusieurs tueurs armés, qu’il faut décamper… Nous faisons alors comme tout le monde et nous courrons en direction du Cour Saleya. En partant, je regarde vers la gauche et vois un corps à terre, puis une autre personne marcher en claudiquant. Fort heureusement, mes fils, plus petits, ne sont pas à la hauteur pour voir çà…

La confusion règne et les rues ne me semblent guère sécurisées. Où aller en effet, au risque de tomber sur un groupe de tireurs fous ? Je décide de me rapprocher d’un bar que je connais bien : les Ponchettes, où d’autres personnes rentrent déjà à l’intérieur. Tout le monde est tendu, serveurs comme clients. Mais les baies vitrées ne me rassurent pas davantage, et je me souviens des attentats de Paris… Je fonce donc au fond de l’établissement placer mes fils derrière le comptoir qui me semble suffisamment épais et costaud pour éviter des balles. Je dis à mes gars de bien rester au sol, et moi je regarde de temps en temps en l’air pour percevoir ce qui se passe au-dehors. Je pense comme d’autres parents sans doute ce soir-là que si un tireur rentre, je me jetterai sur mes fils pour les protéger. Instinctif, indiscutable.

Mon smartphone n’a plus alors que 2% d’énergie : je consacre mes 3 derniers sms à ma femme. Puis mon appareil se coupe. Je ne sais alors si elle les a lus, si elle suit les actualités depuis la Sarthe, etc. Je ne sais en fait si ce sont mes derniers mots écrits de toute ma vie, pour moi et mes fils. Je pense alors aux gens du 11 septembre, du 13 novembre qui ont du avoir le même réflexe… pas de mot pour décrire ce qu’ont ressent dans une telle situation. Un mélange d’urgence, d’évidence, d’abandon et de renoncement.

Nous restons là environ 10 minutes, le temps de percevoir d’autres bruits de la foule qui dit que le danger est plus loin. Cela dit, je me dis que rester dans un endroit fermé n’est pas la meilleure idée… et qu’il faut donc détaler, bouger, être en mouvement pour moins risquer. Je commence à mobiliser ma connaissance de Nice et de ses rues pour imaginer un scénario de repli rapide à pied. Dernier repérage sans mes fils, puis je donne le go.

Course en transverse

Nous remontons ensuite par les petites rues transverses en évitant les grandes places et artères. Je passe quand même très vite Place Rossetti, totalement vidée… à faire peur. Les clients avaient détalé mais les serveurs ramassaient aussi vite que possible tables et chaises pour se replier à l’arrière, dans leur restaurant. Une impression de fin du monde avec le trouillomètre à 200.

14 juillet nice 3
Place Rossetti, vidée en quelques minutes…

Arrivés à hauteur du Boulevard Jean Jaurès, ça se confirme : le tram est archi bondé et bloqué à quai. Je le trouve soudain, ce gros véhicule immobilisé, comme une cible idéale pour un tireur isolé qui voudrait faire un carnage. Il va falloir donc continuer à pied. Raphaël et Guillaume entrent dans une sorte de « jeu » si je puis dire : de course et de repérage. C’est leur façon à eux de vivre ce choc, et je laisse faire : à moi les soucis de survie. Mon petit garçon, comme à son habitude, veut se rendre utile : il renseigne les gens que nous croisons et qui se questionnent sur ce qui se passe plus bas en ville. Il m’impressionne par ce réflexe altruiste et gratuit. Tout lui.

Peu après l'attentat, fuite vers le Nord de Nice des badauds...

Nous longeons alors jusqu’à la place Garibaldi mais par le couloir de bus vide (plus sûr que l’attroupement voisin pour moi) et je décide de couper de biais une fois de plus pour passer par des petites rues plus à l’est et nous irons ainsi jusqu’à chez ma mère. On ne croise presque plus personne dans ces rues vides, sinon des groupes familiaux étrangers perdus, cherchant à se téléphoner, se retrouver, se rassurer.

Epuisés, émus, traumatisés on s’écroule alors dans l’appartement de ma mère, on pleure et on dormira tous les trois dans le même lit ce soir là, moi en tenant mes deux fils par les bras. Enfin en sécurité.

Je n’ai pas eu le temps de me rendre compte de ce qui se passait réellement. Juste su que c’était grave. Le lendemain je passerai sur les news à la télé (mais pas trop, je ne pouvais pas), je me rendrai au centre psychologique d’urgence monté au C.U.M (Centre méditerranéen universitaire). Drôle de revenir là, après l’avoir connu 25 ans plus tôt comme étudiant… J’y ai croisé des gens formidables, tant de la Croix Rouge que des psys volontaires. Je remercie notamment celle qui m’a reçu au pied levé et qui m’a écouté, parler du choc et de ma vie sans trier le tout : merci donc Samantha, psychologue clinicienne. Vous m’avez vraiment aidé.

Le sur-lendemain, malgré leur rechignement de prime abord, j’y emmènerai aussi mes fils, qui y parleront. Evidemment, comme pour moi, aspects personnels et publiques se mélangent alors dans un même ressenti global, mais permettent aussi de relativiser. Moi je les attends dans la salle d’accueil où café et mets sont offerts : je sympathise alors avec une volontaire de la Croix Rouge qui semble épuisée, vidée. Elle est dans la cinquantaine, mince, grande, cheveux gris. Mon côté journaliste reprend le dessus et nous parlons spontanément. Nous nous racontons nos vies, cette douleur immédiate là, comment travailler dans ce contexte. Je la plains car je mesure combien il est dur de recevoir le malheur des autres, comme çà, en masse, presque industriellement. Et de tenir bon quand même. Elle me dit qu’elle n’a dormi que 4 heures en deux nuits mais que la mobilisation du corps médical et des thérapeutes, bénévolement, a été remarquable. Ca se voit d’ailleurs, ils n’arrêtent pas d’arriver et de se faire mettre une petite étiquette sur le vêtement, 3 minutes d’explications, et hop dans le grand bain.

Destin, passé et futur

Nous sommes en vie ! La Mort n’a pas voulu de nous ce soir là, ni de mes fils ni de moi, ni de plein d’autres personnes heureusement. Le lendemain je remonterai en voiture vers le C.U.M et verrai alors le nombre impressionnant de petits autels et groupes priant des disparus, tout du long de la Promenade. Certains écroulés par terre la tête dans les mains. Emouvant au possible, les larmes me sont montées instantanément. Je ne sais au fond ce que cette survie due au hasard signifie vraiment. Peut-être n’aurai-je jamais la réponse. Peut-être que mes fils n’y repenseront jamais… tant mieux alors.

J’échange avec un ex-confrère et ami, journaliste à Nice Matin, qui me fait un debrief de ce que lui a vu ce soir là, ayant eu accès à « la zone » juste après les faits. Terrible, rien que je ne puisse écrire ici. Mais comme une scène de guerre. Je repense alors aux accidents routiers que je couvrais comme journaliste local en Normandie, et à ces scènes de mort que parfois on voit, le doigt sur le déclencheur de l’appareil photo qu’on remballe, mal à l’aise et solidaire de la peine environnante. Toutes les professions d’urgence -et encore plus police et pompiers- savent çà et il faut de la force de caractère pour le vivre sur le long terme.

Quelques jours après, on repassera ma mère, mes fils et moi devant les Ponchettes. Je m’arrête alors et vais revoir le patron qui nous a laissé rentrer le soir du 14 juillet. Je lui sers longuement la main et le remercie. Nous parlons un peu, de rien, de tout. De la fatalité, des touristes repartis en masse depuis lors. C’est important dis-je à mes deux garçons, d’aller dire merci et montrer physiquement qu’on doit quelque chose à quelqu’un. C’est ça la solidarité et l’humanité.

Je repense alors à un autre moment de ma vie où tout s’est joué, non loin de là. Môme j’étais au collège Alphonse Daudet, et marchais vers Magnan pour rentrer chez moi à Fabron (les initiés savent). A un moment, insouciant, je descends du trottoir sur la route pile au moment où un bus accordéon me passe dans le dos. Je sens encore le souffle de la mécanique folle lancée à pleine vitesse. Mon salut ? Je le dois à un garçon, un « grand », un black qui m’a tiré par le col du manteau au dernier moment, pour me ramener sur le trottoir. Et m’a dit « ben fais gaffe mon gars« . J’étais tellement jeune et bête que je n’ai pas réalisé sur le coup, et continué de courir comme un couillon sans même lui dire merci. Je pense souvent à lui, car je lui dois la vie, ma vie et tous ces moments depuis, les bons comme les mauvais. Si tu me lis, ami anonyme et altruiste, sache que je n’ai jamais cessé depuis de te le dire ce merci, que je te devais à toi.

Ce n’était pas déjà mon heure ce jour là à Nice… je souhaite à mes fils et êtres chers au futur de croiser quand ils en auront besoin ce genre d’ange gardien.

3 réflexions sur “Promenade des Anglais… un certain 14 juillet

  1. Merci Laurent d’avoir partagé ce moment de ta vie et de celle de ta famille. Pour nous les insouciants, loin de Nice, cela permet de toucher un peu du doigt toute l’horreur de cette nuit là mais sans en dire trop, juste assez pour qu’on réalise et que ce soit plus que des inconnus dans le poste de télé. Ca aurait pu etre quelqu’un de ma famille, ca aurait pu etre un pote. Ca sera qui demain ? Et puis on reprend le cours de nos vies, mais avec ces nouveaux reflexes, comme toi et ton gamin je me dis souvent « tiens, là ça serait un bon endroit et un bon moment pour un attentat. » Rester lucide, attentif, mais vivre et deconner quand même. Surtout deconner. Bisous !

  2. Quel article !!!!
    Vraiment poignant. Que d’émotions.
    Les mots me manquent.
    Surtout ne pas rester seul après un tel evenement. Je pense que le fait « d’acoucher » de telles émotions te permettra d’entamer le long processus de reconstruction et, petit à petit, reprendre goût à ta nouvelle vie.
    Bon courage, tes amis sont là pour t’aider !!!

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