Aux assises 2016, ce journalisme qui se questionne

assises 2016 miniJ’ai pris un peu le temps du recul ce week-end, après un premier bilan factuel, concentré sur l’innovation et publié sur le blog de mon agence, Le WebLab. J’en reviens au sujet de fond qui me touche aussi plus particulièrement, après près de 20 ans de parcours dans la presse (carte de presse n°80371), de la PHR au web en passant par les magazines.

N’ayant jamais assisté à une édition antérieure des Assises, je n’avais pas d’idée préconçue sur la chose. Juste une approche partielle par ce que je suivais en ligne, sur les réseaux sociaux. Et du coup j’ai joué au principe du buvard/éponge pour m’imprégner de l’ambiance et des faits, entre auditorium des débats, salles d’ateliers, salles de rédactions des écoles de presse et rencontres fortuites. C’est plus une succession d’impressions que j’ai structurées.

Le chapô global du « prix de l’info« , proposé par Marc Mentré, sémillant président de Journalisme et Citoyenneté qui porte la rencontre, était en effet bien alléchant. Notamment quand il déclare d’emblée que « s’il en est un qui détient la clé du prix de l’info, c’est le public ».

Qu’ai-je observé alors, que ce public ait motivé, provoqué ou au contraire aggravé ?

  • croisement des générations : c’est assez plaisant, car il y a deux à trois groupes qui co-existent aux Assises. Les « anciennes » (tout respect pour elles à part) gloires de la presse tout d’abord, toujours en activité même si au-dessus de la soixantaine, qu’on peut croiser dans les travées et sur les tables rondes : les Joffrin (63 ans), Augry (69), Kahn (77), etc. Les opérationnels « aux manettes » ensuite, en général directeur/trice de tel ou tel service, plus ou moins en presse ou en communication, mais surtout dans la formation aux journalistes, une des filières tangibles de reconversion des anciens de la presse (dont je fais partie, ndlr). Enfin, comptent en nombre les « jeunes », ces étudiants qui se rêvent futurs journalistes et ferraillent dans des écoles de presse qui se concurrencent pour les attirer.
  • simulation motivante : ces jeunes, je les voyais tenir des stands ou plus exactement des salles de rédaction simulées, éphémères, couvrant pour les 3 jours durant les assises. Avec tout ce que ça suppose d’auto-suggestion et de mimétisme avec les anciennes figures justement. On repère de suite celui dont la voix porte plus haut et qui « la ramène tout le temps » : futur rédacteur en chef ? On voit de suite celle qui reste plus discrète, mais gratte sur son carnet de note tout en checkant de temps à autres ses flux sociaux sur son smartphone. On voit aussi un peu plus loin ce simili open space où les apprentis-journalistes sont déjà rangés en « batterie », à la manière dont un Xavier Ternisien les avait décrits en… 2009, il y a 7 ans déjà, dans un célèbre article du Monde. Attention, à ne pas tomber dans le piège du journalisme d’écran et de flux, si confortable et pourtant risqué.
  • la fixette innovation : elle vient comme une réponse à tous les futurs possibles du journalisme, mais se pense t-elle vraiment comme un élément stratégique et tangible ? La preuve déjà : les prix remis aux Assises félicitaient un livre, une étude et documentaire mais pas du tout… une innovation technologique ou managériale de journalistes ! Dommage… Les questionnements existaient bien eux, pour réfléchir l’action innovante et pertinente. C’est-à dire ramenée à la survie ou non de la presse, face à ses modèles économiques défaillants… assises 2016 prixJe retiens la punchline notable et audacieuse, dite par l’agence Casus Ludi en manière de bravade : « Innovation, créativité… des injonctions & mythes de la société de consommation qu’il faut casser ». Et d’enfoncer le clou : « On est pas une startup, on ne veut pas être appelé startup… ». Ce au moment même où tant de projets « new media » veulent se faire incuber, parfois un peu rapidement en profitant du jeu des réseaux parisiens (qui en concentrent pas mal) ou de la notoriété de certaines ex gloires des médias qui y participent.
  • l’inconnue business model : la publication avant les assises de Tours d’un édito dans les Echos signé JM Vittori donnait le ton… En 2016, la presse doit-elle encore s’étonner de (se) chercher des business models ? On en parle depuis au moins 2008 et il semble pour certains que la chose soit nouvelle ou sinon déstabilisante. Preuve s’il en est : deux des ateliers des Assises envisagaient soit que « les citoyens financent l’info », ou de « trouvez vos mécènes grâces au financement participatif ». Problème ? Peut-être une cécité à cet endroit des encore salariés de la presse, à comprendre la notion de journaliste-entrepreneur, pourtant formalisée depuis un moment par quelques-uns comme Philippe Couve… Durant les ateliers, Florence Martin-Kessler de Live-Magazine, précisera avec franchise : « Ça s’apprend de faire des contrats, de regarder une grande feuille comptable…« . Manière de dire que se gérer, faire de l’administratif et du commercial, n’est pas « sale ».
  • les ornières corporatistes : elles repointaient quand même leur nez, dès même la façon d’envisager lors d’un débat des « infomédiaires » (Google, les réseaux sociaux…) quand ceux-ci sont plus vraisemblablement des fournisseurs directs d’information. On le voyait aussi sur un débat comme hors du temps (« faut-il une 4ème chaîne d’info ») quand l’on sait qu’autant d’offres d’information en ligne (à commencer par les réseaux sociaux) viennent concurrencer ce journalisme là… Et que dire des revendications des confrères privés se sentant concurrencés, ou des syndicalistes en rajoutant une couche dans la manière de vouloir réfléchir à mutualiser les réseaux existants (France 3 en région, les déjà existantes chaînes internationales, etc.) avec ce futur ovni de la sphère publique. Anecdote révélatrice : ce n’est pas à Tours, mais sur la JFD 2016 que Delphine Ernotte, patronne du groupe FT, lancera au même moment « Les médias sociaux sont devenus des antennes à part entière ».
  • le métier rêvé : j’étais partagé dans mon ressenti entre le lancement si naïf de l’atelier innovation par des jeunes journalistes exprimant un peu gauchement « espérer entrer dans la profession », quand d’autres ont bien la conscience de la difficulté du secteur. En témoignait Alexandre Leray de Medor, un magazine belge né avec l’esprit du fanzine : « Les conditions de travail se dégradent… il faut reconstruire ce chemin ». Mais les jeunes troupes s’en détournent-elles pour autant ? Jean-Marc Michel, de l’UJSF, l’un des intervenants de la table ronde sur l’info sportive a eu, à un moment, l’honnêteté de préciser qu’on formait trop de journalistes dans les écoles par rapport à la réalité des postes proposés… Peut-être même serait-ce une… tromperie sur la marchandise ? Quitte à leur dire plus clairement qu’ils finiront dans les rangs du journalisme d’entreprise ou de la com’, à haute dose de web et de réseaux sociaux. Mais surtout sans la sacro-sainte carte de presse, sésame, voire même peut-être/sans doute avec plusieurs période de chômage jalonnant leur carrière…
  • le métier concurrencé : à ce propos, sait-on, dit-on assez que la carte de presse n’intègre pas nombre de « journalistes » à qui l’on impose de facturer et non plus seulement recevoir des « piges officielles » ? Et si on le dit depuis un moment, a t-on réformé ce que nécessaire au sein des instances protocolaires ? Dit-on aussi assez le poids des blogueurs, influenceurs sur les réseaux sociaux, youtubeurs en vidéo, instagramers en photo… etc ? On en a certes parlé, notamment sur la journée consacrée à l’éducation aux médias ou par l’angle des applications porteuses. Mais peut être pas assez abordé cela dans la manière que devraient avoir les jeunes aspirants journalistes, à maîtriser eux-mêmes ces nouveaux supports. Une autre catégorie de concurrents -les consultants super expert- a été elle bien repérée en revanche, notamment dans les rédactions sportives : « Certaines écoles de journalisme ouvrent un département consultant… gênant ». A double titre : ils prennent un poste de journaliste, et chez certains médias ont leur fait des ponts d’or. Faut-il rappeler dans le foot les « affaires » Thierry Henry, Dugarry et Lizarazu… Etonnant que le débat ait refusé d’aborder cet angle, pourtant très concret et mathématiquement indubitable.
  • attrait-répulsion du spectacle : que l’info web soit formatée au rythme des Buzzfeed et autres Vice News est assez conforme à une « dérive » déjà ressentie, notamment dans l’info sportive comme en a fort bien parlé le sociologue Karim Souanef : « Le journalisme sportif s’est contraint dans une posture de journalisme de spectacle, de couverture d’événement… ». Et pourtant, pourtant… c’est bien sur le spectacle (vivant) que je retiens l’un des projets les plus vivifiants croisés sur ces Assises : « Live-Magazine » où le journal/magazine déclamé sur une scène comme une pièce de théâtre et non enregistré. Sa fondatrice Florence Martin-Kessler a la victoire modeste, elle qui a su à la fois revoir le support, la diffusion et mieux encore valider son modèle économique !

assises 2016 journalisme laurent dupinMon bilan global est donc positif sur le moment vécu à Tours et les échanges, mais un peu partagé tout de même : tout d’abord de par la conscience d’avoir quitté un métier qui hésite encore à se ré-envisager réellement et profondément au-delà des seules obligations corporatistes ou de l’innovation technologique; ensuite de par le constat d’absence de réponses nettes quant à la validité d’un business model pour la presse du futur tenable, précis et rassurant. C’est rude, peut-être même égoïste, mais je ne crois honnêtement pas que je conseillerais en l’état à l’un de mes fils… de devenir plus tard journaliste, au sens stricto sensu qui est celui de ce métier aujourd’hui. Qu’il me fasse mentir, ma carte de presse mentale à vie n’attend que cela😉

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