Demain, tous chômeurs ? (mais cools et digital)

WIP confC’est ce qu’on appelle une conjonction de faisceaux et de signaux faibles. L’actualité nous livre en ce moment des indices répétés que la valeur, le concept mais aussi tout simplement l’existence même du travail n’est plus un acquis social éternel.

L’espace Numa à Paris -habituellement réservé au monde des « geeks » et des start-uppers- s’en est fait l’écho. J’y ai assisté dernièrement à plusieurs conférences, dont les « Work in progress » (WIP), qui m’ont laissé un goût bizarre dans la bouche. Déjà sur le constat qu’une pleine génération de Français est actuellement sacrifiée sur l’autel de nos incohérences socio-économiques et de nos blocages. Ils ont tous le même profil : jeune (génération Y ou Z), bien diplômés, créatifs. Trop ? C’est à se demander, à rebours, si nous ne produirions pas finalement trop de jeunes « chefs de projet » polyvalents, capable de tout et n’importe quoi, qui manipulent essentiellement les outils de la com’, du web, du digital… Et que ce mix là ne soit pas ce dont on a besoin pour faire tourner l’économie.

 

Je parle là de l’économie réelle : celle qui concerne le territoire français dans son entier, hors des sentiers protégés de Paris, de Numa, des incubateurs à start-ups, de la hype techno-professionnelle, etc. Tout respect pour eux mis à part, a t-on encore suffisamment de « métiers chiants » ? Des comptables, des juristes, des financiers, des gérants, des auditeurs… Personne ne se réveillent un jour en se disant : « je vais faire cela, c’est ma vocation ». On prend ces voies en conscience ou par obligation. Et pourtant, c’est ce socle là qui fait tourner l’économie.

conf WIP janvier

Le mythe du blog-job

De fait, cette génération peut être parfois engluée dans une vision idéaliste du travail et des moyens innovants de s’en sortir. L’un des conférenciers entendus à Numa jeudi soir disait par exemple un peu sur l’air de la plaisanterie (mais pas que) : « Chômeur, on peut rattraper toutes les séries, tous les films qu’on a pas vues… et devenir blogueur cinéma ! ». On est là face au mythe du tous blogueurs ! Pour rappel : les blogs existent en tant que plateforme depuis 2002/2003 et seuls quelques-uns parviennent en vivre, sur un modèle pub contre audience, et sur des créneaux très spécifiques.

Les blogueuses mode en sont le parangon. Outre les classements de top influenceuses régulièrement publiés, plus intéressante est l’analyse du journaliste Vincent Glad parue fin 2015 pour son blog sur Libération. « Blogueuse mode, ce dur labeur » décrit un monde moins attirant et glam que ne le vend la réclame. Concurrence, uniformisation, contrôle des marques… en sont les principaux aspects. Plus le fait qu’on ne peut avoir autant de jeunes filles passionnées de mode et voulant un travail, que ne comptent les rangs des demandeuses d’emploi.

Le blog n’est pas aussi une fin en soi. Et ainsi de même, depuis, avec la génération des Youtubeurs, des Vineurs, des influenceurs… et de tout ce qui suivra après au rebond de n’importe quelle petite nouveauté digitale.

Hack le job

hack jobAutre constat, plus positif celui-ci, et qui est aussi un recommencement : rareté de biens et de confort force l’inventivité et la réactivité. Comme cette idée dessinée par l’un des intervenants (du « chôm-hack », qu’on pourrait baseliner d’un très parlant « hack ton job ». Une variante modernisée et digitalisée du « créé ton emploi » et du « force la porte » de ces entreprises qui ne veulent pas des jeunes travailleurs bourrés de talents.

Après, c’est affaire de pertinence et de sens de la mesure : dire à la face du monde, sur un site web ou un blog, qu’on veut mordicus travailler pour telle entreprise nommée, et leur réaliser ceci ou cela… c’est osé et ça peut faire l’effet inverse. Faire fuir le DRH à costume gris et dossiers sous le bras, le P-DG de PME à l’air jovial et à la tape débridée dans le dos. La France de nos régions n’est pas prête aujourd’hui à ce mode de recrutement non désiré, qui se joue des codes de la communication et du buzz.

Mais c’est à essayer. Après tout, qui ne tente rien n’a rien, et que risque t-on si ce n’est une énième réponse négative. D’ailleurs, un site web existe sur ce principe : hackajob.co, qui tourne l’affaire à une sorte de compétition en ligne pour se faire remarquer.

Sauve le job

C’est l’autre tendance que je repère, plus grave si je puis dire : le fait que le travail même, dans son approche, devient quelque chose de plus en plus abstrait. Des jeunes se lancent actuellement, dont ils ont eu un ou plusieurs parents au chômage depuis qu’ils étaient petits… Et eux-mêmes connaîtront plusieurs phases de chômage dans leur propre vie, ou celle de leurs enfants. Une sorte de lassitude l’emporte sur la perception du phénomène, qui semble comme inévitable et à développement exponentielle.

A un autre niveau, le sujet est bien trop débattu, pas assez vécu. Il tourne à la théorie : « le travail est devenu un objet de controverse, plus que quelque chose de défini », disait le sociologue Antonio Casilli, à Numa fin janvier lors d’une conférence sur néo-travail et néo-syndicat. Et surtout, les frontières s’estompent, qui ne permettent plus de s’y retrouver, de savoir de quoi l’on parle : il y a par exemple « diminution de l’emploi, mais sans… arrêter de travailler ». Ce que vivent tous les chômeurs sur-entraînés au mode « trouver un job, c’est un full-time job ». Et c’est vrai, mais c’est aussi socialement intenable, parce que pas du tout perçu ainsi par la société, la famille, les amis, etc.

L’étiquette reste très négative, elle est un fardeau : « On a une vision déformée des chômeurs : des gens qui ne se prennent pas en charge, ne font pas tout ce qu’il faut… », lançait cette Génération Y. Mais en même temps, comment imaginer une « étiquette positive » sur cette situation… ? Nous sommes en fait véritablement dans une situation schizophrène et ambiguë, face aux limites de la reproduction sociale.

Oublie le job (classique)

Du coup, vient l’autre tendance finale, beaucoup plus grave par ces temps de contexte pré-présidentiel pour 2017. Comme la notion du revenu universel pour tous, qui serait comme un moyen de justifier -par le traitement de masse, le « quanti »- ce que l’on ne peut plus soigner et éradiquer. « Restez chez vous, on vous payera un subside de survie ».

Et pour celles et ceux qui garderaient encore un travail, c’est au contraire le mix pression/stress/productivité lié au fait qu’un job salarié sous CDI est de plus en plus rare. Ce que prouve la mode de « l’ubérisation de l’économie » qui tend à quitter la seule sphère du transport et des taxis. Un phénomène que I. Beraud, de la CFDT, a superbement résumé lors de son intervention à Numa par cette formule bien sentie : « On est plus dans le contrat de travail, mais dans les CGU… ».

L’entrepreneur moderne, connecté, formé aux meilleures business school… ne veut plus de « masse salariale » à gérer et à porter sur toute une vie. Il veut de la souplesse managériale, de la créativité à moindre frais, de la configuration d’entreprise à géométrie variable sur cycles courts, s’adaptant sans cesse aux marchés, commandes et cycles d’innovation.

schultz 1Et la société, bouge t-elle ? Non, car tout ceci n’est pas très vendeur, ne fait pas rêver, ne peut pas être systématisé. Alors on y va à coups de mesurettes, de vitrines de communication (comme la Frenchtech) afin de faire croire qu’une Nation entière de travailleurs peut passer du jour au lendemain du modèle salarial classique et sous contrat, à celui transactionnel de la start-up permanente. Ce que le consultant Stéphane Schultz (photo ci-contre) a superbement titré dans une note de blog  : « Ras-le-bol des start-up« , dénonçant ce diktat socio-économique. J’ai moi-même développé ce thème ici, suite à une conférence de Numa tenue fin août dernier, où les masques étaient tombés… notamment de par l’aveu de la vie réelle d’un porteur de start-up, flirtant plus avec l’Assedic qu’avec les millions de ventures.

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