5 conseils aux jeunes journalistes (de l’ère numérique)

Bien sûr, titrer une note de la sorte, c’est prendre de facto l’étiquette « vieux con ». J’assume. Mais autant la jouer honnête après mes près de 20 ans de parcours dans la presse, qui sont désormais bien derrière moi. J’ai eu en effet l’opportunité d’assister à la conférence de Jean-Marie Charon, hier matin, à Nantes au sein de l’Ecole Atlantique (à la CCI).

header conf presse numérique charronJean-Marie ne le sait pas, mais il est un trait commun à mon entrée en journalisme, car je le lisais déjà quand, étudiant, je sondais l’histoire de la presse à la faculté de Nice en maîtrise et DEA, dans les années 90. Ses études très didactiques m’avaient déjà aidé à mieux discerner les acteurs des médias français et leur économie. M’avaient pour ainsi dire donner envie de rejoindre ce secteur.

Et justement, 20 ans après, qu’en est-il ? Que dire à un jeune qui voudrait s’y lancer ? Hier sur l’émission Le Grand Journal de Canal Plus, son animatrice Maïtena Biraben avouait : « depuis que j’ai commencé dans ce métier, on me dit la presse écrite c’est mort… ». Et c’est vrai. Mais avant, c’était une ritournelle sans fondement, presque un truc agité pour se faire peur, car chacun pouvait entamer un parcours. Aujourd’hui, comme le rappelait Jean-Marie, le « stock » de journalistes baisse d’années en années, les titres disparaissent, les équipes rapetissent… Pas la folle ambiance.

Jean-Marie a brossé hier toutes les données, acteurs, tendances clés de la presse numérique. Mais il reste peut-être l’essentiel, moins communicable lors d’une conf’ : soit le vécu individuel, intime, humain de ce métier. Ce que je vois de clé à avoir en vue :

  1. sa vitrine, le plus vite possible : dans les formations que j’ai données en écoles de journalisme, j’ai constaté à chaque fois que les étudiants n’ont pas conscience de se doter tôt des écrans nécessaires à promouvoir leur cause, leur profil. « Sur quoi tombe t-on quand on me googlise ? » devrait les amener à se doter « asap » d’un site, d’un blog éditorial, ou de quelques réseaux sociaux animés avec sens. Et surtout avec un choix. « De quoi parler monsieur ? » me demande t-on souvent. De ce qui est vous pardi ! De votre passion, votre dada, votre tropisme. Et pas seulement d’une « passion pour l’actualité », qui ne donne pas assez de prise.
  2. le rythme, forcément speed : travailler en digital land, c’est aussi accepter une certaine continuité de service, faisant qu’il faut offrir une grande disponibilité à son audience, son média, ses propres sites. « Ca ne s’arrête jamais alors ? » m’avait dit un jour un étudiant un peu surpris de mon tableau franc de la situation. Hé oui, et on ne reviendra pas en arrière. Et franchement, ça peut virer souvent au maelstrom total lourd à porter physiquement : ce que j’ai décrit sur ce blog dans la série des « journées type du journaliste moderne »… à peine imaginée.
  3. le statut, en mutation : « Les rôles se brouillent, se transforment, se déplacent… » disait Charon. Fini en effet une presse à dose massive de « cartés » professionnels, avec numéro et bandeau tricolore… Les médias contournent de plus en plus cette convention pour former des unités dites « digitales » et forcément plus souples. Clairement : on veut des gens oeuvrant au projet, et qu’on puisse « dégager » rapidement quand nécessaire. D’un autre côté il faudra peut-être vivre sa vocation de presse, comme patron de start-up avec un statut d’indépendant et d’entrepreneur, qui est un tout autre monde. Et au final, il faudra surtout accepter de vivre des phases, très rythmées, avec des postures et statuts différents. Envisager des carrières stables et uniformes n’est plus possible…
  4. l’argent, forcément une question : alors qu’à mes débuts, on pouvait espérer vivre comme pigiste pour se lancer, qu’une pige (1 feuillet de 1500 signes en presse écrite) avait encore une valeur monétaire (dans les 70/90 euros), ce n’est guère plus le cas aujourd’hui. La dictature de l’UGC (user generated content), des apports du participatif… dévalorise le travail qui veut se faire payer. Notamment celui du jeune journaliste. C’est pourquoi il faut réellement se poser la question de savoir combien de temps l’on peut tenir -familialement, dans le couple, dans ses finances- en enquillant stages, apprentissages, collaborations gracieuses, etc. Ce qu’on appelle le « principe de réalité » qui peut peser réellement.
  5. la presse… ailleurs : mon propre parcours m’a montré qu’on peut vivre la production d’information, de contenus, l’animation sociale ailleurs que dans un média. Ou plutôt « au sens stricte » du terme. Car le « brand content » est désormais un fait et il se vit en entreprises (grandes comme petites) de plus en plus comme un média interne/externe, qui va jusqu’au déploiement de newsroom ou socialroom qui n’ont rien à envier à celles de la presse. C’est la version moderne de ce que l’on nommait avant le « journalisme d’entreprise », et qui est une vraie filière.

laurent dupin conference presse numerique nantesJe repense à cette question d’une étudiant à J-M Charon, au terme de sa conférence : « Alors, est-ce que la presse est un secteur qui embauche ? ». J’aimerais ajouter que « oui », mais franchement tout ce que j’ai observé ces 5 dernières années m’ont montré tout à fait le contraire. Et je ne crois pas à un retour en arrière, une fois cette fameuse question des « modèles économiques » éventuellement résolue. En une époque où chacun est devenu son propre média, ce beau métier est peut-être en train de vivre les successifs paliers de sa propre obsolescence.

Mais tout pendant, il reste de belles choses à vivre sur quelques « mots clés » qui constituent l’ADN journaliste, et qu’on peut vivre autrement : le goût de l’information, l’attrait pour la communication des idées, l’envie d’être créatif, le besoin d’expérimenter, le goût de l’autre et du lien social, etc, etc.

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