Trois informaticiens sont dans un train…

visu tgvJ’ai déjà consacré au train et aux gares de précédentes notes narrant « l’univers impitoyable de bureau déporté » dont il s’agit… Notamment sur le blog « Serial Worker » que j’ai animé pour le journal Libération. Cela faisait un moment que l’évidence du prisme m’avait échappé, quand ce matin, en plein dans mon TGV Le Mans/Paris, j’entendis soudain la chose suivante :

« T’arrêtes avec tes excuses bidons ! Tu nous dit chaque fois la même chose ! »

Déjà sur la forme, ça ne m’a plu : un type qui gueule comme s’il était chez lui ou dans son bureau, ça part mal… Lancée avec force et ton, la phrase émanait d’un groupe d’hommes installé sur un emplacement à quatre, et plus précisément d’un jeune « business school« , tout de chemise anglaise à col serré, boutons de manchette et cravate vêtu. A côté de lui, un collègue musclé, à barbe de 3 jours finement taillée. En face d’eux : un gars bien trop grand pour son siège, vêtu comme un administrateur réseau endimanché. Détail qui tue : il portait des chaussettes à motifs en couleur… pas du tout accordées à son costume.

Pressentant ce qui allait suivre, je tendis donc l’oreille avec un peu plus d’effort vers ce sémillant trio. Et ça n’allait pas être décevant ! Contexte : visiblement ces 3 messieurs sont liés par un chantier informatique d’ampleur qu’ils devaient aller défendre ce jour là auprès d’une autorité supérieure (demandant des comptes), et revoyaient leur document de présentation et leur argumentaire ensemble… pour se cadrer.

  • business school : Moi, je m’en fous. Si t’as pas récupéré le cahier des charges, c’est ton problème. T’as un responsable informatique et une équipe, c’est à toi de les contacter.
  • barbe de 3 jours : Tu fais pas des points hebdos avec tes équipes ? On en a tous, et toi non. Même si c’est 10 minutes…
  • endimanché : Non, non… j’suis d’accord
  • barbe de 3 jours : Il a mis tout le travail sur la gestion de la professionnalisation… qu’est-ce que tu veux que j’te dise…
  • business school : Si vous êtes des quiches, vous êtes des quiches. C’est votre problème…
  • barbe de 3 jours : C’est pas tellement l’intérêt du logiciel, c’est fonctionnel. Et ça doit servir l’opérationnel.
  • business school : Pas besoin de s’énerver, de s’exciter. Par contre, j’vais t’envoyer un cahier des charges. Va falloir que t’en fasses un avec des variables.
  • barbe de 3 jours : C’est comme ça que ça marche. On prend un cahier des charges fonctionnel
  • endimanché : C’est quelque chose qui aurait du exister depuis longtemps.
  • barbe de 3 jours : J’ai le sentiment qu’on refait tout de A à Z
  • business school : J’ai pas remis les histoires de « c’est interactif », tout ça, machin. Tu vois, je parlerai comme çà… « trajectoire 2016 ». C’est pas que des chiffres, si on peut fixer aussi un goal.
  • barbe de 3 jours : C’est un vrai sujet çà. (réflexions) On laisse 15 personnes ici, 5 ici et là 0.

Il y a tout là-dedans, dans ces échanges menés à bâton rompu, de ce que certain(e)s d’entre nous ont déjà vécu sur des projets informatiques et digitaux en entreprises. L’impression que ses compétences ne pourrait jamais corriger/inverser la situation. Qui comporte souvent les mêmes ingrédients néfastes : une DSI larguée par ses propres demandes, des prestataires rois, une situation qui a dérivé et pourri, une ambiance règlement de compte à OK Corall, etc, etc.

L’échange transpirait ainsi la violence managériale, l’incohérence stratégique et la panique collective… tout en se déroulant sur un mode confinant au quotidien, sans surprise réelle ou effroi affichée de ses participants. C’était normal quoi. Ca dit et montre ce que j’ai souvent observé : le côté trivial et épuisant des projets innovants, de l’autre côté des discours policés et revendeurs des DG et autres donneurs d’ordre de haut rang. On veut du digital et du disruptif à tous les étages, mais on est même pas capable d’administrer la base du besoin techno…

L’informatique, la technologie, le digital en 2016 restent donc des guerres de tranchées. Petites, basses, navrantes et sans ambitions réelles si ce n’est de pas trop bousculer les habitudes, de pas se faire taper sur les doigts. On ne sait toujours pas où l’on veut aller mais on y va gaiement, furieusement, connement.

A l’arrivée sur Paris, mes trois gus se levèrent comme un seul homme, continuant sur un mode debrief live coincé entre sourires nerveux et vérités impérieuses à partager là sur le champs. Ils portaient tous des doudounes bien épaisses à col haut… pour se protéger des assauts de leur propre négativité ?

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