Bowie, ce maître des clips vidéos

header bowie clipsAu début c’était une note que j’ai tardée à finir, pris dans la tristesse et le blues de la disparition de David Bowie, le 10 janvier à 69 ans. Et puis j’ai d’abord écrit pour Le Plus sur son apport aux business du digital, qui me semblait assez ignoré des commémorations. Et puis enfin j’ai lu ce papier de Patrice Blouin, en page 27 dans le Libé du 12 janvier : « Clips : le rendez-vous manqué ». Et ça m’a réveillé aussi sec.

Je ne suis évidement pas du tout d’accord avec cette vision très raccourcie et étriquée de l’importance de son activité vidéo (*) dans son expression artistique. Blouin tranche d’un net « quelque chose cependant a manqué pour que l’oeuvre audiovisuelle puisse rivaliser vraiment avec l’oeuvre discographique » (!) Oui, vous avez bien lu…

Car s’il est bien un art graphique dans lequel David Bowie a excellé tout du long, le vidéo clip (« music video » dans la langue des Sex Pistols) est cet art. Il a saisi avant tout le monde que le clip associé au single allait devenir un des marqueurs phares de l’univers, du sanctuaire d’un chanteur. Avant tout le monde, car c’est dès 1969/72 qu’on lui connait sa première oeuvre vidéaste réelle, sur « Space Oddity » : c’était quand même plus de 10 ans avant Michael Jackson ! Qu’on présente souvent à tort comme -sinon l’inventeur mais du moins- l’artiste qui a popularisé les clips. En fait, Bowie avait déjà ouvert la voie…

Certes « Life on mars ? » (lui sur fond blanc) et « Be my wife » (idem) ne brillent pas par leur puissance scénaristique… tout comme les mythiques « John I’m only dancing » et « Heroes » (eux filmés sur fond… noir) ou encore « Boys keep swinging » (David sur scène). Ici s’arrête la période « auto centrée sur me, myself & I », la période sobre et gros plans serrés faute de moyens ou d’envie.

La créativité débutera juste après. « Young americans » et « Golden years » restent certes de simple tournages de plateaux tv façon shows des 70’s, mais déjà le peu connu « Right » propose un petit bijou sauce « jazz by night » qui me touche, rétrospectivement. Puis sur les clips « D.J » et « Look back in anger« , Bowie s’enrichit à l’image : il sort dehors et se met en scène dans des décors intérieurs plus élaborés, plus intimes aussi. On sent l’amorce de vouloir dire quelque chose complétant les lyrics, et trouvant son propre ton.

Mais c’est le sublime « Ashes to ashes » (le second clip signé par David Mallet) qui ouvre réellement sa période « mini films » et « mini histoires » racontées, sur fond de son goût assumé pour la science-fiction et le fantastique. Suivent « Fashion », « Wild is the wind » et « The drowned girl » mais qui sont vidéographiquement à oublier, car trop simplistes… une sorte de retour temporaire à ses penchants auto-centrés et narcissiques.

La décennie 80 est de loin pour moi la plus aboutie, sur un unique plan imagé et a contrario de sa maîtrise musicale qui déçoit les puristes. C’est que la concurrence est désormais vive, et la chaîne américaine MTV charrie à longueur de journée les clips de dizaines et dizaines d’artistes n’ayant jamais existé sur scène ni dans des clubs… « Under pressure » (chantée avec Queen) ne donne pas ainsi l’impression d’avoir été diffusé en 1981 : le clip aurait pu sortir jusqu’à la fin des 80’s sans faire tache, par le « truc » de la reprise d’archives vidéos décalées, maintes et maintes fois usité par d’autres.

De fait, de par mon âge et mon ouverture à la musique, ce n’est que dans ces années 80 débutantes que j’ai pu croiser et accrocher Bowie, le voir en clips spontanément à la télé. Le tout premier contact fut de haute voltige : « Let’s dance« , signé aussi David Mallet, cinématographique et stylé, s’ouvrant en séquence « fish eye » et plan au ralenti et marche arrière… Très maniéré au fond, mais si bien monté. Un Mallet qui transformera l’essai dans la foulée par le très poétique et osé « China Girl« , à un moment où la Chine n’était guère ouverte et mondialisée ! Filtres, travelling, ralentis, plans dans la nature sauvage… tout est étudié dans cette phase là qui installe Bowie au Panthéon de la mémoire visuelle des années 80. Ce n’est pas rien.

Si « Modern love » (pur tournage de concert) est à écarter malgré le punch indiscutable de la chanson, « Blue Jean » et « Loving the alien » sont des objets bien plus intrigants et attirants. C’est même un mini film pour le premier, qui s’offre une version longue de 20 minutes, intégrant l’autre single « Don’t look down », et un Bowie jouant là vraiment à l’acteur, avec narration, scènes parlées et surtout un sens maîtrisé de l’auto-dérision. Pour la petite histoire, la chanson aura aussi eu une adaptation US plus promo pour MTV. Le second clip est lui une bizarrerie graphique et très colorée, sur une proposition assez arty. Cette touche ciné on la retrouve aussi dans des purs clips tirés de ses films : surtout le jazzy « Absolute beguinners » (de Julian Temple), l’ambiant « This is not America« , alors qu' »Underground » est juste rigolo et zappable. Pour autant, la mémoire collective imprimera surtout les images de Bowie soldat britannique dans le film Furyo, et la magnifique chanson signée Sylvian/Sakamoto, « Forbidden colours« .

Sur la fin des 80’s, le début des 90’s, le clip est une industrie installée : « Day in day out » et surtout « Never let me down » marquent visuellement par la démonstration de gros moyens de tournage, d’envie de créer des univers (à couleur sépia et décors denses) et d’une signature soignée (le premier tourné par le français J-B Mondino par exemple) tout à fait dans la logique de pop star planétaire. Mais déjà Bowie s’en lasse. Ainsi la parenthèse Tin Machine viendra apporter le correctif rock nécessaire, tant au son qu’à l’image, par exemple avec le foutraque et très nerveux « Under the god« .

Si « Fame 90 » et « Real cool world » sont oubliables (car trop datés), « Jump they say » est un objet visuel chiadé et graphiquement anguleux, très réussi, comme « Miracle goodnight » ou « Strangers when we meet« . Des clips pour frapper la pupille, par des effets frontaux et une nette truculence.

La décennie suivante débute sur un air un peu plus brouillon, mixé, répétitif… à l’image du titre speedé sous excta électronique « Dead man walking« , assez indigne de son élégance légendaire. Bowie se lasse t-il alors du clip et de l’argent à y investir ? Seul « I’m afraid of americans » et « Survive » s’inscrivent dans sa lignée des clips à idée avec un « truc » qui les fait immédiatement mémoriser : le premier, dans le flip d’une décente urbaine aux USA… le second dans un vol sur lui-même en apesanteur et en intérieur. C’est le temps de l’album « Hours » qui voulait marquer le retour de Bowie vers ses fans et son style rock, compatible avec une image/un look grungy dans les clips. Le chanteur veut faire jeune, et ne lâche pas l’affaire comme ça.

Sa fin de carrière sur les deux derniers albums, est plus subtile à saisir. Les grands airs rocks mélodieux et accrocheurs ne sont plus là, et Bowie s’affiche plus calme scéniquement, car il a vieilli. On sent son geste économie, sa voix fragile. De fait, seul « The stars are out tonight » et « The next day » renouent avec sa verve créative, imaginaire et décalée. Les deux réalisations mobilisent des acteurs de cinéma type grosse pointure (Tilda Swinton, Gary Oldman, Marion Cotillard…), une vraie écriture et l’envie d’en découdre, notamment sur le thème touchy de la religion. C’est juste captivant à voir, au-delà de la qualité musicale. Enfin « Blackstar » et « Lazarus » sont certes les testaments musicaux qu’on a dit, mais surtout son goût pour l’ésotérique et le bizarre qui lui est un fil rouge tout au long de sa carrière. Les deux clips sont comme flottants, atones, ouatés… tels une ultime balade visuelle dans le couloir vers l’au-delà. Esthétique et terrifiant, beau et froid à la fois… tout lui.

(*) outre les liens vers les vidéos, celles que j’ai intégrées en player dans la note sont mon best-of personnel. Sur l’air de « et si on ne devait retenir que… ». C’est donc purement subjectif et concis.

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