Guy Birenbaum, ou la confession d’un baby boomé

Drôle. Son livre m’a fait penser de suite à mon premier et seul contact « IRL » avec lui, Guy Birenbaum donc. C’était vers 2012, à Europe 1. J’avais rendez-vous là-bas pour un vague projet de recrutement à la rédaction, et je m’étais dit : « tiens je vais aller saluer l’équipe de DCDC« . A cette époque, l’émission était ma bouée de nuit, que j’écoutais après des journées intenses sur mon job d’alors, en dînant sur mon clavier dans ma piaule parisienne.

Etait-ce le mauvais moment, avais-je été trop coincé par timidité, toujours est-il que mon contact avec Guy ne m’avait pas vraiment laissé… un souvenir impérissable. A peine quelques secondes d’attention de sa part, une formule cassante (je crois qu’il en est adepte), et Guy s’en retournait déjà sur son « papier » face à son écran et dans la complicité si aisée de l’équipe rigolarde entre elle. C’est ainsi. Pas eu le temps de lui-leur dire que j’admirais leur mécanique, que j’aurais adoré y participer. Pas le lieu, pas le créneau, pas l’écoute. Raté, tant pis.

captu livre birenbaumEt c’est un peu ce Guy d’avant qu’on ressent dans cet OVNI (ouvrage volontairement non identifiable) d’un baby boomer, mais surtout d’un vrai baby boomé. Un homme de média et de web qui a en effet implosé, rattrapé par son propre personnage, perdu entre son image publique et son moi (ou l’inverse), entre son masque social et son double numérique, faux méchant mais vrai teigneux, démarrant au quart de tour, fort en gueule et impétueux. C’est ce parcours qu’on ressent dans le premier des trois livres qui constituent l’ouvrage. Car oui, je vois moi 3 bouquins dans cet essai cathartique, qui eut pu n’être qu’un exercice thérapeutique de rémission, un carnet personnel noirci et oublié au fond d’un tiroir.

Mais Guy l’a publié, et le soumets donc à notre analyse. Honnêtement, j’aurais du mal à mettre un « like » à ce livre, comme on le fait d’un post sur Facebook. Un peu comme quand une personne partage un truc dur, une histoire triste. On aimerait avoir à disposition un bouton « je compatis », ou « sorry for you », ou « je te soutiens ». Le « j’aime » est trop bête ici, trop étriqué. J’ai en revanche aimé les réflexions que cet ouvrage déclenche chez son lecteur. J’y reviendrai à la fin.

Trois livres, trois trips

Les trois livres sont pour moi les 3 phases d’une tragédie intime inversée : la chute, l’histoire de celui qui a chu et le chemin de la rédemption. Ca se lit aisément sous la forme d’un journal thématique et intimiste; ce n’est pas littéraire, mais direct, péchu, cash – comme lui. Guy se lâche, dit tout ou presque et narre sa dépression du post cinquantenaire, sa midlife crisis comme la nomment les anglo saxons. Sans doute la partie 2 débutant p.161 (son histoire personnelle, ses parents… lancée par la « peur de la disparition » que pointe son thérapeute), aurait pu faire un autre livre à part entière. Elle obéit à une narration différente, plus dense, plus écrite, qui déstabilise même de prime abord. Car elle emporte, de par son contexte historique, le romanesque du parcours, le soin du détail. Une vraie belle histoire aussi scintillante que les photos style Harcourt de ses parents.

captu birenbaum
Guy Birenbaum (photo by lespritrock, on flickr) (1)

Ce livre en soi, m’a apporté des réponses. Guy m’avait dit une fois via Twitter quelque chose comme « tu sais, j’ai eu une vie avant les réseaux sociaux… », quand nous parlions de l’éternelle opposition blogueur/journaliste, qui me fatigue souvent. Et en effet, j’ai le sentiment de le connaître un peu mieux dans le fait qu’il ait voulu lui aussi se connaître mieux, gratter sous son propre masque via sa thérapie et notamment à travers sa crise de juif non identitaire, non religieux, libre penseur, etc.

Mais ce livre m’a aussi laissé sur ma faim. Un peu déjà sur le background personnel de Guy, ce qu’il a été jeune, ado, hors son boulot, etc. Surtout quand il nous dit : « J’ai tout fait pour tuer le petit enfant blond et peureux… », p.392: que je mets immédiatement en face de cet aveu esquissé p.268 « Agent double? Agent trouble ». Qu’a t-il tué exactement ? Des pans de lui, des défauts… Qu’a t-il ajouté aux forceps à son ADN ? A titre perso, j’ai vécu aussi le fait d’entrer « dans les médias » pour guérir quelques blocages, me transformer radicalement par rapport à un destin tout tracé. Cette mue à marche forcée que je devine chez Guy, j’aurais aimé la sonder avec lui.

Resté sur ma faim aussi, sur l’arrière scène de cette crise personnelle, qui est le monde des médias parisiens et des réseaux sociaux. Guy dépeint quelques moments cruciaux de son « burn out » professionnel à Europe 1 et via les blogs (une partie de sa dépression seulement) qui auraient, à mon sens, mérité plus ample creusement, sur les tenants et aboutissants. Rien que le rejet urticaire de l’open space -norme du web informatif- (p.87), ou le « tu n’es pas un problème pour moi » de Fabien (Namias), relaté p.338, auraient mérité d’ouvrircaptu birenbaum blog une réflexion profonde, détaillée, presque spéléologique et voire même une… révolte ! Guy le révolté permanent, semble baisser les armes face à la Matrice. Mais peut être y est-il plus habitué qu’il ne le dit au fond… A quoi ? A ce parisianisme si sûr de son fait, à cette brutalité managériale insensée, doublée désormais d’une furie de la vitesse de l’info, qui crame les corps les plus endurcis et les esprits les plus affûtés. Y survivre et en revenir, c’est déjà une victoire.

En contrepoint, de puissants passages comme le chapitre sur « l’Armée des Ombres » (p.352) aurait là aussi mérité une enquête plus longue, à part entière : on sent le point de départ d’une route terrible que Guy (en reconstruction) entrevoit via sa mémoire ou ses moments lucides, mais se contente seulement de nous pointer, pour nous avertir.

Presque un « Attention : informer tue », ce livre ? Il l’aborde par ex. p.103 sur cet aveu de l’ex drogué de news : « La répétition de ces images terribles qui nous apportent à domicile, ou dans notre poche, via les smartphones, les horreurs du monde en direct, n’est pas humainement soutenable ». Parenthèse : j’en ai à titre perso souvent parlé, ayant expérimenté la chose à moindre degré de notoriété : notamment sur la « vivabilité » du journalisme actuel, décrit dans sa production quotidienne speedée et inhumaine, ses projections de lui-même, son « low-costisme » rampant et même dernièrement dans sa gestion brutale des stagiaires. Une histoire, une dégringolade sans fin. L’envers du décor des médias, ce fut même l’objet d’un blog que j’ai animé besogneusement de 2003 à 2013, sur 20six.fr : LesMédiaboliques. Trop tôt peut être, pour que le message ne perce chez mes confrères et consoeurs.

Surprises et presque gène

Revenons au livre. Qui offre aussi au fil des pages de belles surprises et rencontres fortuites par touches légères. Comme celle de son épouse, présente partout et joliment décrite p.237 (« Mon pays ») : un modèle de pilier, de roc familial patient, précieux face à un mari… dur à gérer et pour tout dire (comme je le ressens à ses mots) infernal à suivre. Comme celle de ce directeur de recherche, qui rappellera à tous ceux qui ont poussé à ce niveau universitaire combien cette étape est structurante humainement et professionnellement. Comme celle d’un autre versant de… David Abiker : l’autre moitié de DCDC, journaliste iconoclaste que j’apprécie beaucoup aussi. Découvert ici à travers de magnifiques moments épistolaires que cet « ami » offre à un Birenbaum désemparé, dans des mots sublimes que tout un chacun aimerait un jour lire de ses amis. La discussion du jardin (« Vu du banc », p.293) notamment est digne d’un Woody Allen, ou plus exactement d’un Mike Leigh.

Le mot qui m’est revenu tout au long de cette lecture, c’est… « perturbant ». Presque une gêne. Déjà devant la douleur physique permanente, vrai fil rouge, et effrayante. Perturbant aussi parce que l’entrée dans le dérèglement d’une dépression est tout sauf totalement explicable, hors du point de vue de sa « victime ». Perturbant enfin dans l’auto-critique franche et sans concession à laquelle se livre l’auteur. Il nous tend ainsi à quelques-un(e)s dans les médias et le web social, un implacable miroir. Qui nous renvoie nos tendances à l’excès, à l’égocentrisme, à l’enfermement narcissique, à la petite tyrannie insouciante du « tu comprends, c’est trop important pour moi ce que je vis », et finalement à l’oubli des autres et des proches, à l’oubli de soi.

En quelque sorte, ce livre à couverture verte est une alerte de type voyant rouge écarlate. En tout cas, c’est ainsi que je le perçois. Pas tant sur l’époque et le contexte politique « violent » qui marque Guy (sur 2000 ans d’Histoire, relativisons un peu) que sur le risque de l’enfermement sur soi dans la boule à miroir des médias (description de sa coupure du web, très explicite à ce sujet, p. 187). Une alerte aussi sur les outils et technologies qui nous déphasent, nous dépassent et nous broient finalement. Le hasard du moment m’a fait témoigner il y a peu chez Pascale Clark de la « digital detox » qui semble devenir une nécessité sinon un réflexe. Elle devrait être prescrite et remboursée par la sécu dans les médias !

A Guy, j’ai dit via « DM » sur Twitter, que certains livres nous viennent un peu comme arrivent les chats qui « s’adoptent » chez vous, forçant la porte entrouverte et s’installant sur le divan. Une théorie lue un jour chez Annie Duperey, et que « Vous m’avez manqué » m’a remis en tête. Je ne sais s’il y a un signe, un sens à ce que Guy ait eu la sympathie de m’adresser son ouvrage. Je vais y réfléchir.

Quoi que vous viviez ou observiez, ce livre vous parlera. Et s’il n’apporte pas de réponse ferme et rassurante, d’attendrissement guimauve ou de psy facile (pas le genre du gars), il vous aidera à mettre un bon éclairage -cru et persistant- sur vos propres errements, faiblesses et questions inavouées. Un livre préventif en quelque sorte.

NB : « Vous m’avez manqué », aux éditions Les Arènes.

(1) shooting et galerie complète de lespritrock sur cette page flickr.

2 réflexions sur “Guy Birenbaum, ou la confession d’un baby boomé

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s