Notre traumatisme, notre trip médiatique

header suis charlieImpossible d’écrire ou de rire ces derniers jours… Moi qui comme d’autres, suis à la base d’un métier de création et d’information, j’ai été… scié, séché. Après un premier uppercut massif le 7 janvier par l’attaque de Charlie Hebdo, deux autres uppercuts allaient suivre les 8 et 9 janvier. Les yeux et les oreilles rivés aux flux d’info de la télévision, de la radio et des réseaux sociaux, j’ai été (comme l’a justement écrit Emery Doligé sur FB) « en apnée ». La tête qui tourne, la bouche sèche, l’appétit coupé. Et avec moi, avec nous, toute la France des villes, des villages, de partout. Et avec nous, toute une certaine conscience mondiale des faits graves en train de se passer.

En cela, ces journées des 7, 8 et 9 janvier 2015 sont notre 11 septembre à nous, Français. Un trauma en live qu’il faudra soigner, mais nous forçant aussi à nous regarder dans le miroir, et profondément en nous. Pour aller y sonder ce qui a cloché. Ce qui a fait que des gamins de banlieues et de familles issues de l’immigration, des Français comme vous et moi, aient pu s’oublier au point d’imaginer et assumer les actes qu’ils ont fait. J’en reparlerai plus avant et à part.

Dans la confusion des images et des commentaires, plusieurs observations me reviennent désormais comme un boomerang dans le champs des médias et de la communication (qui me parlent plus particulièrement) :

1/ sur les chaînes d’info continue : leur travail à la fois nécessaire et horripilant, celui d’un rouleau compresseur de l’info pour l’info; de l’info qui finit par tourner en rond quand il n’y en a plus assez… et qui est une forme de perversion, de risque. J’ai admiré certains journalistes (pas toujours les plus seniors) capables de tenir des directs longuement, calmement, et sans perdre le fil. J’ai moins apprécié le bal des experts (ex grands flics ou consultants) qui venaient dire et décrypter les images des prises d’otages en live, rendant à la fin la chose comparable à un commentaire de cérémonie télé, par excès de « technicité »… Je reste aussi partagé entre le devoir d’information de ces médias, et la police gênée par celui-ci : où finit le devoir, où commence la gène ?

captu bfm

2/ sur la télévision « de loisir » : frappé de l’effort (louable) des émissions « Le Grand Journal » et « Le Petit Journal » sur Canal Plus, au soir du 8 janvier… Conçues pour détendre et faire rire, elles partaient mal d’emblée, avec un tel contexte lourd et anxiogène. Mais patiemment, sobrement, leurs animateurs De Caunes et Barthes ont réussi un truc dingue et imprévisible : nous faire re-esquisser un début de commencement de sourire ou au moins d’apaisement, et notamment aux gens proches de l’équipe rescapée de Charlie. C’est précieux. Respect.

3/ sur les réseaux sociaux : leur apport là aussi nécessaire, mais aussi parfaitement flippant d’une sorte de panique 2.0 jouant de tous nos inputs, rebonds, réactions, peurs… une sorte de caisse de résonance et de raisonnants mais qui finit par nous échapper… Notamment quand je lisais les tweets d’ados tentés parfois de faire de l’humour sur la situation, adapté à leur univers et leurs références : comparaison avec les jeux vidéos notamment. Je me dis que beaucoup de parents devraient réfléchir à ce qu’ils laissent faire à leurs enfants, au quotidien…

captu 3 suisses4/ sur la com’ débridée : tout le monde aura été heurté par la tentative (plus maladroite que mal intentionnée, en tout cas je veux le croire ainsi) des 3 Suisses à diffuser un logo « Je Suis Charlie » adapté à son propre logo commercial… Ils ont publié des excuses depuis. Mais imaginez juste si d’autres agences ou marques avaient relayé ? On aurait fini avec des promos spécial soldes, pour ceux qui auraient montré en caisse le logo « Je Suis Charlie » ? On a déjà eu droit à d’autres comparos nauséeux… ya basta. C’est la limite de l’exercice de la com’ digitale moderne, qui peut parfois tourner à un enfermement sur soi, par manque de recul et volonté d’y participer, coûte que coûte…

5/ sur un logo échappé : celui de « Je Suis Charlie » créé spontanément par un graphiste de presse, Joachim Roncin, et qui en parle très bien dans une interview à Ouest-France. Sa « créa » lui a échappé, elle est devenue un drapeau mondial stigmatisant les assassins de la liberté d’expression. Ca lui suffit. Pas à certains qui y voient… un business potentiel pour les goodies à venir. On peut trouver ça moche, bassement mercantile, mais j’y vois moi plutôt (pour positiver) la… capacité infinie de régénération rapide de l’homme. C’est toujours ça de pris sur la fatalité.

6/ sur une trajectoire via médias : j’ai sans doute été parmi les premiers à repérer (en tout cas plus vite que le journal lui-même !) qu’A. Coulibaly, preneur d’otages du Rapid Casher ce 9 janvier, avait eu un « précédent » médiatique inattendu et… positif. Dans Le Parisien, et au sujet d’une rencontre avec Nicolas Sarkozy, en 2009. Il y est un jeune sur la voie de l’insertion professionnelle, et même bonhommique dans ses commentaires. En juste 5 ans, la trajectoire le mène à une toute autre couverture médiatique… pour de tout autres faits. Et pour finir ce 9 janvier, les photos assez glaciales de lui et sa compagne, s’entraînant armé… Comment cela a t-il pu être possible ? Ce qui me frappait aussi ? Les audios de sa conversation avec des journalistes durant la prise d’otage, où son parler très posé, précis, ne cadre pas avec les actes commis…

Nous aurons du mal a digérer tout ceci, les faits sanglants de ces 3 jours et enquête à venir. Mais il faudra y revenir après, autrement, une fois la colère et l’adrénaline retombés, pour y réfléchir avec humanisme et aussi détermination. Afin que ça ne se reproduise plus.

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