Charlie Hebdo, et l’interminable chute du 7 janvier

Cette journée du 7 janvier, pour l’ancien journaliste que je suis, a été… une chute. Une longue et interminable chute qui se prolonge encore à plus de 23h, alors que j’écris cette note, comme une catharsis nécessaire. Je me suis levé par hasard assez tard ce jour (après une nuit de travail), et ça a été une chute d’emblée. Un réveil glacial, dur, réaliste.

Après café et diverses obligations, ma lecture habituelle de Twitter m’a de suite amené au sujet du jour, du côté de la rue Nicolas Appert, dans le 11ème arrondissement de Paris. Rétrospectivement, mes anciens réflexes de journalistes sont revenus et j’ai eu instinctivement le besoin de décortiquer, comprendre, contextualiser. Une manière de refuser le réel ? Peut être. Trop gros, trop énorme.

J’ai alors cherché à comprendre pourquoi ce commando a osé faire cette attaque, en plein Paris. Et surtout entouré de locaux de police pas si loin que ça sur la cartographie. Aussi une récente expérience de fait divers sur Paris durant les fêtes, m’avait déjà ramené à ce genre de questionnement : la vitesse de circulation de l’information me semble empêcher cette saine réflexion chez les jeunes journalistes actuels… Passons.

header suis charliePuis les noms des victimes sont tombés sur le net… Cabu, Wolinski, Charb, Tignous et là, l’entrée dans l’impossible, dans l’innommable. Autant dire que mes efforts précédents de vérification ont été soufflé en 2 secondes 6 dixièmes. Je n’ai plus rien pu faire de la journée, et je tire donc mon chapeau à mes consoeurs et confrères qui eux, n’ont pas eu le choix et ont du continuer à se concentrer ce jour pour faire leur métier d’informer. L’ajout à la liste des victimes de Bernard Maris a été un coup de grâce : je ne le connaissais pas personnellement, mais il a grandement inspiré mes cogitations sur l’économie, inspiré un webzine (Econobug) que j’avais créé… C’était une forme de maître à penser pour moi.

Le second coup de grâce, c’est la vidéo et les photos du policier achevé à terre. J’ai refusé de les voir, je ne les verrai pas. Je garde juste en tête ses mains en l’air, pour demander pitié… Pitié merde.

En quelques minutes, ces barbares ont réussi à laminer (et je ne dois pas être le seul) mes souvenirs d’enfance (Cabu chez Dorothée), mes révoltes de jeunesse (l’audace de Charlie) et mes références de jeune journaliste (l’économie iconoclaste). Ils ont réussi ça, mais ils ont aussi (re)mobilisé des convictions. Je ne vais pas me dire grand lecteur de Charlie Hebdo : ce n’est pas vrai. Je ne partageais pas tous leurs combats, toutes leurs manières… mais leur présence m’était, nous était nécessaire.

Contrastes violents

J’ai du partir en début d’après-midi, amener mon fils (cadet) à son club de danse du mercredi, de hip-hop. Je me suis calé dans la salle d’attente, entouré d’autres parents. Et ai lu Twitter de suite comme un besoin de garder le fil « AFP » de ce qu’on relatait et précisait. Et puis bam : les larmes qui montent, qui viennent, que je n’ai pu retenir. Elles sont venues en lisant celles de… Vinvin, qui a trouvé sur Facebook les mots justes, sincères, directs pour décrire ce que des mecs de ma génération ressentent.

J’ai essuyé ces larmes et suis allé parler aux gens, comme on le fait quand on vit un drame collectif. Les dames présentent savaient aussi, et on a échangé. Des mots simples, pour se rassurer, se dire que -quelque soit nos différences- on est pas d’accord, on refuse cette fatalité de la barbarie. Je parle aussi un peu avec le prof’ de mon fils : il vient de banlieue, me dit sa conscience que la jeunesse est à ne pas abandonner, à discipliner aussi, pour se recaler sur les valeurs d’efforts et de démocratie. On convient tous deux que le boulot manque aussi, que la crise lamine les jeunes et les jettent en pâture à des vendeurs de rêves…

Un acte évident et pourtant inédit pour moi : pour la première fois depuis que je suis sur les réseaux sociaux (2007-2008), je change mon avatar pour celui d’une cause. Je le fais sans hésiter, et ça me surprend. Je m’étais juré en effet de ne jamais toucher cela, de ne pas procéder ainsi, pour assurer une visibilité clair sur mon « personal branding », blablabla… Tout ça a volé en éclat.

Une heure plus tard, un cours de danse voisin dans l’école se libère. Devant moi, des petites ballerines de 5/6 ans sortent en riant et sautillant, et vont faire un câlin à leurs parents. Presque une vision de science-fiction et d’innocence, en contraste énorme avec la brutalité des faits du jour. Ca nous a fait à tous du bien, je crois. On se dit que cette lutte contre la barbarie, commence dès ce petit seuil : dès l’amour donné à nos enfants, et l’accès à une culture, à un avenir possible.

Expliquer l’inexpliquable

Je rentre en voiture avec mes fils, et reprend une conversation entamée à l’aller. Je veux qu’ils sachent, qu’ils comprennent, qu’ils réalisent. Le petit (prenant des bribes d’info à la radio, tout en pensant à son mercredi) m’avait lancé légèrement : « Ils l’ont cherché, ils se sont moqués d’eux non ? ».  Je lui explique donc patiemment, le plus amoureusement possible, que l’on est pas toujours dans une cour d’école, et ce que veulent dire les notions de liberté d’expression, de pouvoir se moquer, de rire, d’informer. Je me dis que beaucoup de mères et de pères ont du faire comme moi ce mercredi.

Je lui dis aussi que, quand son papa était journaliste et même aujourd’hui encore comme blogueur, il est normal de pouvoir écrire des infos sur quelqu’un, quelque chose, voire de faire de l’humour, de railler. Et que si une personne n’aime pas cela, elle peut me le dire, se plaindre, faire corriger, mais certainement pas venir me casser la figure ni me… tuer. Je leur dis aussi que la vengeance n’est pas la voie, que la justice des hommes doit faire son chemin.

Les enfants ont cela de drôle, pour nous autres adultes, qu’ils entendent nos explications, les mémorisent dans un coin pour plus tard, mais se fixent sur des détails techniques. Mes fils, ça a été : « c’est quoi, à bout portant ? ». J’ai du expliquer, ravaler mes larmes, dire des choses techniques et humaniser tout cela. Bon dieu, j’ai jamais du autant répéter les mots « humains » et « barbares », « sagesse » et « fanatique »…

pic charlie le mans
Vers 18h45, Place de la République au Mans.

 

Une fois rentré à la maison, on se regarde ma femme et moi. Pas besoin de s’en dire plus. Nous n’irons pas au club de danse ce soir, pas possible. En revanche, je me suis rendu à 18h30 au Mans, place de la République puis à la mairie, pour témoigner ensemble et entre citoyens, du refus de cette situation. C’est con, mais j’ai tenu à mettre du noir dans ma tenue vestimentaire, à me changer. Comme une politesse ultime pour ces hommes que je ne connaissais pas personnellement, mais qui tous, à un moment ou un autre de mon parcours en presse, ou tout simplement de ma conscience de citoyen, m’ont éclairé, bougé et rassuré. Rassuré sur le fait que oui, le courage peut être celui de tenir la plume ou le crayon. Et de porter l’humour comme une belle armure.

Je sens que j’en reparlerai avec mes fils, en famille et entre amis. Encore et encore.

NB : aux détracteurs qui me diront manquer ici de pudeur, navré… ce n’est pas le but; je préfère partager cette douleur, pour la rendre intelligible et la dépasser.

Une réflexion sur “Charlie Hebdo, et l’interminable chute du 7 janvier

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