Mon D-Day il y a 20 ans ans, pour le Cinquantenaire du Débarquement

laurent-dupin-redac-sirpa-terre-1994Il y a 20 ans, jour pour jour, j’arpentais les routes de la Normandie dans un contexte un peu particulier. Je n’en ai jamais parlé avant aussi formellement, mais je pense que le moment est venu, en ce jour du « D-Day 70«  comme on le nomme sur le web et les réseaux sociaux. Alors sous les drapeaux, appelé du contingent et rattaché au fameux Sirpa, j’étais dépêché par mon rédacteur en chef à « Terre Magazine » (un lieut-co de la Légion raide et bourru) sur le théâtre du Cinquantenaire du Débarquement. Nous étions en juin 1994, j’avais presque 23 ans et portais l’uniforme kaki de l’Armée de Terre (photo ci-contre*).

L’expérience de ce reportage pour les forces armées a été unique, hors norme, vivifiante en son genre. J’étais d’abord envoyé par la route depuis Paris Ministère de la Défense (en R25 de fonction conduite par un lieutenant, lui-même appelé comme moi) dans un campement à Montebourg dans la Manche, installé dans un lycée agricole. Nous dormions avec mon camarade de régiment (Emmanuel Courcol, salut à lui !) dans un gymnase transformé pour l’occasion en campement militaire, mangions à la cantoche du lycée voisin, allions boire des coups au troquet du patelin voisin… Déjà tout un voyage.

[MaJ:] Dans un bar, la première nuit passée, je me souviens que nous avions suivi des militaires de la troupe, pour aller trinquer avec eux. Dans le troquet normand au bois vieilli et aux nappes à carreaux, les filles du coin très maquillées sautaient sur les genoux des soldats musclés et hilares. Les temps dures rapprochent les coeurs et corps, c’est bien connu. Quand nous étions rentrés, tard dans la nuit, nous avions échoué, entassés dans l’arrière d’une fourgonnette dont je ne sais comment le conducteur nous avait ramené à bon port… La nuit avait été courte et joviale.

Déplacements en Puma, ambiance reconstitution

Première impression forte le lendemain matin, en quittant les lieux via un hélicoptère Puma rempli de soldats de l’ECPA (le ciné et la photo des Armées), bardés de matériels de prises de vue, objectifs et autres sacs. Je me souviens encore de l’odeur de carburant sortant des turbines de l’appareil et de la peur que nous avions eu… Le pilote évoluait dans un ciel nimbé d’un épais brouillard où l’on n’y voyait rien du tout. J’ai bien cru qu’on allait y rester là, bêtement, en percutant je ne sais quoi dans les nuages…

musique ddayLe lendemain de fait, nous étions à Sainte-Mère-Eglise, pour la reconstitution du saut des premiers parachutistes alliés, si émotionnelle de par l’histoire du soldat John Steele. Une cérémonie qui déjà se vivait dans un méli-mélo foutraque de vrais militaires en surveillance, de déguisés adeptes de la reconstitution, de véhicules d’époques et de badauds prêts à photographier tout ce qui passe à côté. Un mix de langues aussi, où l’anglais domine mais où les parlers nordiques, de l’est et d’ailleurs s’entendent aussi au coin d’une rue ou devant une boutique. Une séquence vraiment détendue et bon enfant, où je déambulais dans les rues normandes et avais pris le temps de rentrer dans une boulangerie du coin pour demander au comptoir « quelle est votre pâtisserie locale ? ». Un de mes réflexes en terres inconnues.


[MAJ:]
L’autre détail de contexte, ce sont les nombreuses musiques entendues de partout, sur tous les sites de Commémoration du Débarquement en Normandie. Musiques militaires, musique d’ambiance de brass band improvisés, fanfares, trompettes et cornemuses de vétérans… un vrai décor sonore omniprésent qui tourne un peu la tête à la fin mais n’est pas du tout surjoué. Il fait partie du décorum global, à côté des petits fanions, drapeaux et autres tapis rouge. « C’est assez acoustique », dira ainsi Marie Drucker sur France 2 durant les festivités du 6 juin 2014…

Comparo des armées

Je visitais aussi dans la même journée les régiments de transmission, américain et français (photo ci-dessus*), qui, sur les collines entourant les plages du D-Day, assuraient la surveillance des chefs d’Etat et délégations à venir. Des batteries de missiles de défense y étaient aussi installées, au cas où… J’étais frappé par la différence nette d’organisation et de « matos » entre armées US et frenchy : tentes à plancher moquetté, climatisation et ordinateurs ronronnant pour les américains, VS. toile battue aux 4 vents avec pieds dans la boue pour les Français. Mais les deux camps se respectaient mutuellement, pour leurs qualités respectives éternelles : logistique US VS. talent à la française.

laurent dupin sirpa débarquement cérémonie 1994
Interview d’officiers américains, lors du 50aire du Débarquement, en juin 1994.

Autre surprise au fond, comme le montre la photo : parler à un officier « black » de la « US Army », ce qui était très courant pour des Américains depuis longtemps, mais bien plus rare dans le contexte français. Nous avions visiblement, encore du chemin à parcourir…

Emotion, souvenir, scoop frustré…

Mon souvenir le plus poignant lors de ces trois jours passés en Normandie ? Ils sont en fait au nombre de deux.

Souvenir visuel d’abord, quand j’arpentais un champs de céréales bruni par le soleil de juin et vis soudain s’abattre sur moi des centaines de parachutistes qui avaient sauté haut dans le ciel depuis de gros avions, pour recréer la scène vécue 50 ans plus tôt par leurs illustres aînés. Puissante image que cette pluie de « champignons » volant silencieusement dans le ciel, puis le bruit soudain des bottes prenant pied sur terre en cadence.

Souvenir émotionnel ensuite, en me retrouvant dans le cimetière britannique pour la cérémonie d’hommage prévue quand tous les rescapés se redressèrent face au vent, au garde à vous, entonnant le chant des partisans et son murmure si poignant. A 2 ou 3 ça en jette déjà, alors imaginez vivre cela à plusieurs milliers de personnes ! Sans doute la seule fois de tout mon service national où j’ai « pété » un garde à vous avec émotion et respect, et avec le sentiment de saluer les aînés du passé, morts pour nous.

J’avais dans ce cimetière lié amitié alors avec un vieux colonel des forces spéciales, grand, mince, petites moustaches fines, accent français et béret rouge, qui m’avait expliqué sa spécificité : sauter en parachute la veille du D-Day, pour préparer le terrain, et saboter le maximum de choses dans les lignes allemandes. Et il s’en était sorti vivant !

De retour à Paris, j’essayerai alors de « vendre ce sujet » à mon lieut’co qui avait d’abord aimé l’idée puis s’était rétracté sèchement : « on est pas sûr qu’il ne raconte pas d’histoires, c’est si facile ». Internet n’existait pas vraiment encore, et ce lieut’co qui prendra un malin plaisir à m’emmerder durant tout mon service, aurait pu voir, quelques années plus tard, que les parachutés SAS du 5 juin n’était pas une légende urbaine ou une faribole… En 2009 le célèbre blog Secret Défense de Libération lui a consacré une note, liée à un livre sorti pour l’occasion. Je lui dédie toute cette note, tiens, à mon lieut’co si rotor 😉

Passons, et revenons à l’essentiel, soit au 50aire fêté en 1994. Autres émotions moindres, mais qui m’ont quand même marqué durablement : avoir été le seul soldat debout sur le quai de Ouistreham, quand le yacht de la Reine d’Angleterre arrivait alors de par la mer. Des barrières et gendarmes avaient été placées de partout pour refouler les badauds loin derrière, mais mon uniforme kaki et mon badge « presse militaire » m’avaient permis de rester là sans soucis aucun. J’avais alors juste tendu le bras devant moi, sans bouger, et avais pu toucher la coque de la main, de cet énorme navire qui tient plutôt du paquebot de luxe. Je revois encore la Reine, debout derrière la balustrade, faire bonjour de la main. J’aurais presque pu la lui saisir !

François Mitterrand, l’intouchable…

Au rayon des VIP, je croiserai aussi la route d’un certain François Mitterrand, président de la République (alors mon sujet de mémoire de maîtrise à Nice !), mais d’un peu loin durant les cérémonies. J’étais en effet sur une des nombreuses palissades montées dans lieu de cérémonie, pour y placer les caméras de télévision, et le vit arriver : si petit en apparence, mais si droit et digne, si imperturbable et calme. L’impression de croiser un personnage de livre d’Histoire « en live », qu’on oserait à peine aborder.

La visite d’un des PC de commandement, installé à l’EDNBC de Bretteville-sur-Odon, près de Caen (où j’étais passé quelques mois plus tôt faire mes classes !) était impressionnante aussi. Le visiteur y croisait tous ces officiers de tant de pays différents, collaborer sans problème apparent sur des cartes d’état-major et des tableaux bardés de sigles et post-it. Et aussi des officiers allemands, qui à l’époque étaient sinon rares du moins encore récents dans les mentalités depuis la réunification allemande. Entre eux toutes et tous, de la logistique de partout pour apporter de l’eau, à manger, des affaires propres, etc.

Des cimetières et des hommes…

cimetière US colleville extract by isamiga76 on flickr[MaJ:] en approfondissant mes souvenirs, je me revois aussi visiter les nécropoles militaires. Notamment le cimetière américain de Colleville et cette forêt de croix blanches quantitativement et sobrement si impressionnante. L’endroit où se déroule cette scène si touchante du film de Spielberd « Le Soldat Ryan« , où le vétéran américain revoit tout soudain rejaillir dans sa mémoire…

Un autre souvenir est plus fugace mais tout aussi prenant. Nous passions à plusieurs soldats en jeep sur une route ou soudain, une pancarte indiquait sur la gauche le cimetière allemand de la Cambe. On a stoppé net. J’y suis entré en tenue militaire (treillis), croisant des familles dignes et effacées. Je me revois nous regarder à distance, sans oser se parler et ressentir pour ma part de la gêne et une envie subite d’aller vers eux, de se prendre dans les bras, de se dire que tout ceci est derrière nous. Je ne l’ai pas fait, mais j’ai tenté de mettre dans mon regard, de l’amitié et du lien.

J’ai longtemps eu, je l’avoue, un certain a priori vis-à-vis des Allemands, sans doute du fait de cette mémoire nationale si sensible. Un a priori que j’ai su dépasser finalement, en allant visiter plusieurs fois ce pays ainsi que l’Autriche, pour l’apprécier grandement ainsi que ses habitants.

Fin de reportage et suites

libé de paris extract from n.vasse on flickrMon retour à Paris pour poursuivre ce service militaire assez hors norme (je le terminerai en janvier 1995) avait été un peu tristounet de fait. Seul je revois les cérémonies de la libération de Paris en août 44, qui avait notamment comporté un spectacle de rue avec tenues, vieux vélos et vieux bus d’époque. Et aussi un accrochage de drapeaux au plus haut sommet de la Tour Eiffel.

Je n’ai personnellement jamais revécu un tel reportage intense que celui du D-Day, dans des conditions si « proches » du sujet en vue : l’armée, la guerre, la mémoire, l’Histoire. Je souhaite à tout jeune journaliste de vivre un tel événement au moins une fois dans sa vie. Mais je ne souhaite à aucune autre génération de vivre ce que ces anniversaires ont commémoré.

* ces deux clichés sont issus de ma collection personnelle : ils n’avait jamais été publiés ni diffusés au préalable. Ils ont été pris par des camarades photographes de presse, alors en service militaire tout comme moi.

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