Soutien du bijoutier niçois : pas qu’une page, pas que Facebook

C’est en suivant la télévision dimanche dernier, que j’ai décidé de vraiment regarder de près cette affaire du bijoutier niçois sur Facebook, dont les médias se gaussent depuis une semaine. Dimanche qui s’ouvrait pour moi avec la lecture d’une double page en une du quotidien Nice Matin, « Pourquoi un tel soutien ?« , forte d’une expertise de Philippe Couve. Dimanche où, sur LCI, le présentateur du JT évoque « plus d’un million de clics sur Facebook« , alors qu’on parle au même moment aux JT de France 2 d’un compteur affolé de « fans »… Centaines, milliers, millions, on entend toutes les mesures, la métrique déraille, les experts s’échauffent ou profitent immédiatement de cette fenêtre de publicité. On entend « réseaux » au pluriel, mais on ne parle que de Facebook.

soutien_bijoutier_nice_facebookUne première impression : je trouve étonnant ce déplacement de focale du fait divers en lui-même (un braqueur ayant été abattu en pleine rue par un commerçant qu’il avait agressé) vers ce que l’on devra bientôt appeler le « fait digital » ou le « défait divers »… Car ce qui se passe sur ce versant n’aide pas à y voir plus clair, bien au contraire. Rares sont ceux comme le blogueur Maître Eolas qui restent sur les faits. Plusieurs questions se posent, plusieurs oublis se manifestent au fil de cette vaste investigation en ligne à laquelle tout le monde s’est adonné ces derniers jours. Pas d’hypocrisie, j’y participe aussi ici. Mais je vais tenter d’apporter quelques repères, pas encore lus ni entendus ailleurs :

    • pas qu’une seule page de soutien Facebook : les médias évoquent « la page », alors qu’elle est en fait plurielle. Une simple recherche sur le réseau ressortait dès dimanche 15 septembre plus d’une quinzaine de communautés de « soutien » dédiée au bijoutier niçois. Et elles ne sont pas petites. Outre celle à 1,6 millions de fans à date, les autres tournent entre 100 et 5000 fans, et l’une d’elle grimpe même à près de 33.000 fans. S’agit-il d’une opération orchestrée ou d’initiatives indépendantes ? Il eut été simple dans les médias tv de préciser cette variété, tout en détachant la page leader.
    • pas qu’une page Facebook tout court : beaucoup se sont focusés sur le seul mot « bijoutier ». Scoop : d’autres pages existent dont les dates d’activité sont surprenantes. Le bijoutier dispose depuis depuis ce dimanche 15 septembre d’une page personnelle à son nom. Elle n’a cependant à cette heure aucune activité nette, juste deux photos génériques publiées ce lundi. En revanche, le commerce en lui-même dispose aussi d’une page Facebook « La Turquoise ». Plus active, elle a été créée en novembre 2011 mais n’affiche une animation que depuis le 12 septembre 2013. J’ai un doute en revanche sur la page du fils du commerçant, qui m’a semblé être active et nourrie jusqu’au 14 septembre : puis je ne la trouvais plus en ligne le 15 septembre au matin, pour la retrouver dans la nuit, quasi vierge de tout contenu sauf un « like » vers la page de soutien à son père. Soyons honnête cela dit : si un tel drame arrivait dans notre vie et notre famille, sans doute aurions aussi le réflexe d’arranger et adapter nos écrans sociaux.
    • pas que Facebook : les journalistes de tv sont pressés… ils n’ont pas vu plus que cela au début que le bijoutier suscitait aussi des vocations de soutien sur Twitter. Certes un hashtag #SoutienBijoutierNice a bien été repéré par France24. Mais des comptes existent aussi : un premier compte @Soutienbijoux a visiblement été fermé; une deuxième (@Bijoutier06) existe sur le réseau, avec à son actif « que » 548 abonnés; un troisième enfin (@BijoutierdeNice) en arbore 221. Ces chiffres sont-il trop peu fort pour être commenté sur les grands médias ? Sur Bijoutier06 les 2 premiers abonnements sont en tout cas très marqués, ou constituent des appels du pied : il s’agit des comptes du président de la République (@fhollande) et du patron de journal en ligne Edwy Plenel (@edwyplenel)… Et son dernier tweet est très explicite, en date du 14 septembre : « 1 millions de Likes sur Facebook ! Et maintenant on envahit Twitter ???« 
    • pas que les réseaux sociaux « stars » : focalisés sur Facebook et les réseaux sociaux, la plupart des observateurs ont aussi omis de vérifier les autres réseaux web plus classiques, que sont par exemple… les blogs. Celui de Marion Lepen par exemple, s’est fendu d’une url très « SEO centric » (la même terminaison d’url que sur le communiqué officiel du FN). Ce ne sont pas les seuls blogs et sites à pratiquer cette méthode rédactionnelle…
    • pas que… du sérieux : malheureusement ou heureusement selon ses positions et attentes, de la distance est déjà prise avec la mise en ligne de parodies, tel Le « Soutien au Lapin ». Elle présente une page Facebook à plus de 140.000 likes et un compte Twitter @soutienaulapin fort de 307 abonnés. Sans doute d’autres formes de dérivés suivront dans les jours prochains… souhaitons-les mesurés pour tenir de la douleur des familles impliquées et de l’enquête en cours.

Bataille de chiffres, mais beaucoup de flou

La métrique peut être intéressante pour pondérer le sujet du « million » dépassé, puisque l’on voit que la mobilisation dépasse le périmètre Facebook. Car après tout, Google devrait s’en ressentir non ? Outre les « trends » résumés par Nice-Matin, une simple requête « bijoutier niçois » livre lundi soir sur Google 251.000 pages, quand une requête « bijouterie nice » en délivre 19.900 et « stéphane turk » que 6600 pages. Pour atteindre la volumétrie citée, il faut évoluer vers de plus simples requêtes comme « le bijoutier » (1,13 millions de pages), et « bijoutier » tout court (5,37 millions de pages) mais sans rapport à l’affaire. On constate qu’il y a deux braquets, deux niveaux de volume, entre le sujet particulier et le sujet général.

logo_linkfluenceLa bataille des chiffres est aussi celle… du prix du like. Sur la chaîne info LCI lundi matin, un invité expert lance « il faut 4000 euros pour avoir 5000 likes« . Là où tout le monde à en mémoire la démo devant écran de Guilhem Fouetillou (co-fondateur de l’agence Linkfluence), nous montrant que via Google on peut acheter des likes pour un pack en promotion de 17 euros… Pour mettre tout le monde d’accord, disons que oui l’on peut acheter des likes (comme des followers sur Twitter) mais qu’en général ce n’est pas qualitatif, que cela se voit rapidement si on analyse un peu l’activité des comptes. On ne semble pas face à ce cas, comme l’a détaillé KRDS, pointé entre autres sur Twitter par Philippe Gammaire.

Il y a le doute de l’achat au kilo, il y a aussi celle des « likers » fantômes… Selon Laurent Mauduit sur LCI ce lundi matin, « dès vendredi plusieurs journalistes de Médiapart ont constaté que leurs noms ont été utilisés pour liker la page« … Etonnant car si ce matin j’allais moi-même sur la page de soutien, je ne suis pas automatiquement et contraint à la « liker ». Mais en revanche, je vois bien en haut à droite de la page que « 43 de mes amis FB » aiment cette page : sur plus de 1700 amis, ça me semble plausible. Et on m’invite même à en inviter d’autres. Sommes-nous face à une confusion des pratiques de partage et diffusion en réseaux ? Ou tout simplement face à une méconnaissance des boutons et ergonomie de Facebook, qui ont souvent changé d’ailleurs dernièrement (cf La Tribune) ?

Questionnements et journalisme 2D

Bref, peut être ne se pose t-on pas les bonnes questions… Qu’on puisse acheter des fans, tweets, audiences, ok cela ne fait plus de doute en 2013. Qu’on puisse les mobiliser pour telle ou telle cause et très rapidement, ok aussi. Mais en revanche, quel est l’opérateur de la page et des présences web du commerçant ? Guy Birenbaum nous a pointé sur son blog l’étude de Vincent Denise, assez explicite sur la nature des premiers likes. Mais est-ce une signature absolue de création ou participation active ? Y a t-il une logique entre toutes les pages existantes et actions, et donc une forme de stratégie globale ? Mieux : que l’on connaisse cet opérateur et cette stratégie a t-il déjà une influence sur le cours de l’affaire ? Mieux bis : que des gens se mobilisent (du côté de la victime comme de l’interpellé) n’est-il pas naturel ? N’a t-on pas juste affaire à une caisse de résonance plus forte en contexte 2.0 ?

Pour comprendre la situation, prenons de la distance et comparons les moyens si l’affaire s’était déroulée à d’autres époques. En somme, comment on mobilisait avant ? A l’Antiquité ou au Moyen-Age, la place publique du village aurait servi à un « bateleur » à haranguer la foule… Au 18ème siècle, des affiches auraient été placardées sur les murs… Au 19ème siècle/début du 20ème, dans la presse papier une Tribune façon « J’accuse » aurait accuser la fatalité et la société… Au 20ème siècle finissant, un débat plateau en tv ou une campagne pub détournée aurait chercher à créer l’événement… En 2013, c’est plus complexe, multiple et réactif.

La seule particularité réelle est qu’un réseau social de mobilisation est une sorte d’organisme vivant en temps réel, pouvant enfler, s’hypertrophier et occuper tout l’espace médiatique au-delà de son point de départ. Il développe une vie propre au point de perturber la « vie réelle », car émaillant au coeur d’une affaire en cours d’instruction et « clivante ». Un constat simple d’ancien journaliste de local : il est plus aisé de manier l’enquête en ligne et en réseaux que de s’adonner aux bases du métier, et mener une vraie enquête de terrain, « à l’ancienne ». Sur ce terrain là, on est un peu en reste actuellement,

C’est un vrai défi que de faire vivre ces deux journalismes là, ce journalisme 2D, et de les rendre cohérents l’un par rapport à l’autre. Non pas pour la presse en elle-même, mais surtout pour ses lecteurs et communautés. C’est un vrai défi de maîtriser le buzz, ses élans et manipulations, pour se concentrer sur les faits et rien que les faits.

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4 réflexions sur “Soutien du bijoutier niçois : pas qu’une page, pas que Facebook

  1. Moi ce que je vois c’est qu’on convoque tt les experts possibles pour chercher des explications à ce soutien massif (achat de likes, triches massives, méconnaissance des boutons (=> très fort celle-là !) effet de mode…). Bref on nie les raisons profondes qui font que l’opinion publique ont décidé de soutenir ce bijoutier. Chaque likeur à ses raisons d’avoir cliqué: ras le bol des racailles, promotion de la légitime défense, partisans de la peine de mort, coup de gueule contre les réformes de Taubira, incompétence de Valls, marchands d’armes, envie d’éjecter ce gvt et son Président, commerçants solidaires et inquiets, quenelles digitales, motion de censure populaire… et que sais-je encore !
    Ce qui est sûr c’est que nier la réalité de ces likes est d’une bêtise sans nom, un déni de réalité, et ce par quoi on commencé tt nos médias… Rue89 résume bien la chose: « nier la sincérité de l’engagement [des soutiens au bijoutier] c’est comme espérer masquer la fumée qui s’échappe d’un feu de cheminée en y jetant de l’huile »..
    La réalité finit toujours par resurgir à la face de ceux qui voulait l’occulter…

    1. Bonsoir Kerpaul. Il ne s’agit pas de nier (en tout cas dans ma note) mais juste d’expliquer et de prendre un peu de recul (ce dont on manque cruellement). Quant à l’argument des « boutons », je ne fais que l’opposer à un doute émis par un journaliste en plateau tv, pour des personnes qui auraient été « likers » malgré elles… Hors de cette affaire, j’ai constaté ce flou chez pas mal d’utilisateurs de Facebook, un peu perdus dans les modifications de pages et d’ergonomie. Il y a l’affaire, le drame, la polémique et… les écrans et supports où cela s’exprime. Avec leurs limites et bugs éventuels.

  2. On est ok. C’est bien le traitement média que je condamne… Ce sont bien les journalistes/experts qui nient les raisons qui ont poussé les likers à cliquer, en évoquant des clics involontaires par exemple.
    J’ai lu ce commentaire sur la page du bijoutier: « 600,000 likes sur cette page, 60,000 selon le ministère de l’Intérieur », ça m’a fait rire avant de pleurer en voyant les réactions des médias/experts etc visant à une seule chose: relativiser le succès de cette page et faire passer les likers pour des identitaires néo nazis…
    Alors soit ils n’y croyaient pas au fond d’eux et dans ce cas ils sont malhonnêtes, soit ils y croyaient et ils sont incompétents. Dans tt les cas ils ont tous montré leur méconnaissance totale de Facebook.

  3. Au moyen âge, monsieur, il n’y aurai pas eu de bateleurs pour un fait divers d’une si piètre importance, deux détrousseurs occis par un marchand d’or, ils auraient finis au gibet le cas échéants, terrible époque.

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