L’école du micro

micro trottoir de journalistesHier, quelques minutes d’attente sous un paravent de brasserie autour de Notre Dame de Lorette, dans le Paris pluvieux d’automne, m’ont donné droit à une sympathique rencontre. Deux jeunes gars viennent à moi, look cool et propre sur eux.

L’un d’eux : « Excusez moi, heu… nous sommes étudiants en journalisme et aimerions vous poser une question pour une émission radio que…« . Je l’ai arrêté de suite avec un sourire complice : « Je suis journaliste« . Au début (j’avoue) je me disais que ça m’éviterait de répondre à leur question, étant plus préoccupé par mon ami, que j’attendais alors pour déjeuner.

Mais bon, ils avaient l’air sympa les gars. Et la question, même à froid sous la flotte, accrochait : « Accordez-vous de l’importance aux prix littéraires pour choisir vos lectures ?« . Bien sûr que cela attire le regard, les prix à bandeaux rouge vif en couverture. Mais bon là j’étais dans le nihilisme variante « je veux faire le malin », alors j’ai répondu : nan, nan, j’aime pas les prix littéraires. Et je préfère choisir les livres au hasard, pour le charme de la rencontre entre un titre, une couverture, une envie.

Cela a eu l’air de les intéresser, surtout quand j’ai parlé littérature fantastique (signe extérieur d’un vrai propos). Et hop dans la boîte (en l’espèce dans un enregistreur MD). Je leur ai dit que j’en avais bouffé moi aussi, du micro trottoir, en presse locale. Que ce n’était pas toujours évident de tomber sur de « bons clients ». Puis ils ont réfléchi en l’air qu’ils devraient peut-être aller dans une Fnac, ou une librairie, histoire de trouver un public sensibilisé et plus réceptif. Bon réflexe. Moins bon en revanche d’oublier de me demander mon « nom, âge, profession« . Les trucs du métier, ça viendra après !

Ces deux gars étaient en fait de l’IFP (Institut français de la presse) voisin dans ce quartier. Bien sûr, c’est bon de se roder à la diplomatie de terrain, de frottage sur un sujet grand public, un presque marronnier, en tout cas une manière de remplir des pages aisément. Mais peut-être ferait-on mieux, ici et ailleurs, d’enseigner à réfléchir avant de tendre le micro ? D’enseigner à refuser de traiter des sujets bateaux sous forme de micro trottoir bateaux, pour lectures expéditives.

Ruffin, dans son bouquin bien connu, raconte comment il avait bravement refusé, lors d’un stage à Libération, de se prêter à ce jeu, suscitant la surprise chez des journalistes rodés. La capacité de résistance, voilà bien autre chose à enseigner aux jeunes recrues de la presse.

[cette note a été originellement publiée le 9 novembre 2004, sur le blog Les Médiaboliques de la plateforme 20six.fr]

[en bande-son réveillante pour ce sujet, et une invitation à la résistance, « L’Ecole du Micro d’Argent« ]

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